Au 17e siècle, les mots ont très souvent un sens différent. On trouve ceux-ci chez Corneille en particulier, et, plus généralement, dans la littérature du siècle. Il est souhaitable d’une connaître les nuances de sens afin de ne pas mal interpréter un texte.
* Le terme sentiment
Le terme sentiment est pourvu de nombreuses significations au 17e siècle en raison de la coexistence de valeurs sensorielles, représentatives et affectives, d’où les confusions. Sentiment a encore souvent le sens de sensation. On parle de sentiments intérieurs come la santé ou la vigueur.
La sensibilité a (en sus du sens moderne) celui d’ « attachement » : le duc de Nemours éprouve de la sensibilité pour la princesse de Clèves. Même chose pour sensible qui signifie aussi « prompt à l’attendrissement » : « Que ton cœur est sensible et qu’on peut le percer » (Corneille, Pompée).
Passion n’a le plus souvent que le sens vague de « sentiment » (voir infra). Ainsi Molière parle, dans Le Bourgeois gentilhomme, des « différentes passions que peut exprimer la musique. »
Bref, le mot sentiment est très mal défini. Toutefois, on peut noter :
- Une extension de son sens physiologique au sens psychologique : « En baignant mon visage / Mes pleurs du sentiment lui rendirent l’usage. » (Racine) => D’où l’expression courante perdre le sentiment.
- Pascal confère au mot un sens philosophique : pour lui, c’est le contraire de la raison.
- L’intuition (mot introduit pas Descartes) permet de porter un jugement sur un certain nombre de valeurs échappant au raisonnement : sentiment du beau, sentiment religieux. Elle autorise des appréciations plus souples qu’avis ou opinion : « J’ai le sentiment que vous êtes dans l’erreur. » (Confusion entre sentiment et opinion). D’où l’existence d’ouvrages titrés Sentiments, par exemple Les Sentiments de l’Académie sur le Cid.
- Chez les mondains, le sentiment, qui obéit à la mode comme les vêtements et les usages, évolue au cours du siècle. Au début du 17e siècle, règne « l’amour-tourment » (Malherbe), puis « l’amour-service » (L’Astrée, Le Grand Cyrus), enfin « l’amour-passion » (Racine, Mme de La Fayette) dont Boileau parle en ces termes dans son Art poétique : « Bientôt l’amour fertile en tendres sentiments / S’empara du théâtre ainsi que du roman. »
Mais il faut avouer que le sentiment, exalté par la littérature galante, est absent des mœurs de la haute société...
* Les termes ravir et ravissement
Dérivé du latin, le sens ancien de ravir (« emmener de force, violer ») persiste au 17e siècle. On peut citer Le Ravissement de Proserpine par Pluton (ci-contre).
Assez tôt, le terme prend une valeur mystique (cf. le ravissement de Sainte-Thérèse d’Avila) puis, on en vient à des sentiments plus profanes (plaisir et joie). Dans L’Astrée trois nymphes sont ravies en contemplant de belles peintures. Théophile de Viau parle d’une beauté qui lui ravit l’esprit.
Le langage mondain qui affectionne l’hyperbole, utilise volontiers ravir et ravissement. Mais ravir, ravissement et ravissant, trop prosaïques, seront bannis du vocabulaire noble de la tragédie et de l’épopée. On note une seul occurrence de ravissement dans Le Menteur de Corneille.
* Le terme pruderie
Le mot pruderie n’apparaît qu’en 1660. L’adjectif prude existait au sens de « digne » mais c’est Mlle de Scudéry qui lui donne le sens de « personne de grande rigueur morale ».
Mais on confond pudeur (voir infra) et pruderie. La pruderie devient un terme péjoratif avec Molière (en 1670) et affecte une vertu qu’on ne possède pas toujours. La Bruyère, dans les Caractères (V), en décèle l’hypocrisie : « Une femme prude paye de maintien et de paroles ; une femme sage paye de conduite ».
Pour les mondains et les théoriciens du langage, la pruderie est un article de foi. Certains condamnent dans l’Évangile le terme engendrer et proposent de remplacer vierge par fille. Molière se moque des femmes savantes qui « exigent le retranchement de ces syllabes sales / Qui dans les plus beaux mots provoquent le scandale ». On veut donc interdire convaincu, consistoire, culotte, etc.
L’ordre moral triomphe à partir de 1684 avec le climat pudibond qui règne à la cour. La Sorbonne réclame l’interdiction de la comédie, le théâtre italien est fermé en 1697 (et rouvert sous le Régence). La censure devient permanente en 1706. Mais le public intellectuel et mondain la contourne : Mme de Sévigné reçoit des livres interdits.
D’où l’explosion du libertinage et la décadence des mœurs durant la Régence.
* Le terme pudeur
Pruderie, prude, pudeur... Le 17e siècle a du mal à définir la pudeur (et le confond souvent avec pruderie). Furetière, dans son Dictionnaire, la définit par une « honte naturelle qu’on a de faire quelque chose de déshonnête, ou de mauvais, et qui se témoigne par une rougeur qui monte au visage. »
La première moitié du siècle construit la pudeur sociale (voir article politesse et civilité). Toutefois, le roi échappe aux règles de la pudeur : il change de chemise en public et reçoit sur sa chaise percée. Existe également la pudeur artistique, qui s’offense d’un sein ou d’un sexe découverts davantage que d’une situation indécente.
À la fin du siècle règne une pudibonderie extrême. On pourchasse les impudiques qui se baignent nus dans la Seine.
* Les termes politesse et civilité
L’importance de la politesse et de la civilité est considérable à une époque où les rapports humains jouent un rôle de premier plan. Ce groupe (relativement réduit) est désigné par les vocables honnêtes gens, personnes de mérite, grand monde, personnes galantes, etc.
Politesse et civilité restent encore des termes vagues à l’histoire complexe.
Civilité, plus ancien, supplante courtoisie, expression d’un idéal chevaleresque périmé. La conception nouvelle de « civilité » est issue des Adages (ceux d’Érasme par exemple) qui enseignent les bonnes manières, ainsi que de l’ouvrage Le Courtisan (le « Cortigiano ») de Balassare Castiglione dont Ferté tire parti dans L’Honnête homme ou L’Art de plaire à la cour (1630, nombreuses rééditions).
Le mot politesse apparaît un peu plus tard, entre 1665 et 1678. Associée à la civilité, la politesse prend au 17e siècle les sens suivants :
- Respect de la bienséance, fondée sur le tact, le savoir-vivre et la raison (selon La Bruyère).
- La bienséance mondaine entraîne le respect des bienséances littéraires ou oratoires, sur lesquelles insiste Boileau (Art poétique) : il est des usages à ne pas transgresser comme le respect qu’on doit aux rois, aux grands et aux situations acquises, un ton digne, ainsi que la pudeur en ce qui concerne la vie physique et sexuelle. Les héros des tragédies ne dorment pas, ne mangent pas, ne boivent pas.
- La politesse désigne l’ensemble des caractères moraux et intellectuels qui constituent un « état policé » (Boileau), ce qu’on appellera au 18e siècle une « civilisation ».
Société raffinée mais enfermée dans des règles imposées par l’étiquette et soucieuse de marquer la distance qui sépare chacun de ses inférieurs. La politesse s’étend à tous les domaines : conversation, rapports affectifs, attitudes, gestes, mode, etc.
Mais la morale n’est qu’un paravent derrière lequel se dissimulent des pulsions que la société juge nécessaire de contrôler.
Les cercles mondains féminins jouent un grand rôle dans le développement de cette politesse. En 1647, Vaugelas définit le galant homme : « C’est un composé où il entre du je ne sais quoi, de la bonne grâce, de l’air de la Cour, du jugement, de la civilité, de la courtoisie et de la gaieté, le tout sans contrainte ni affectation. » Le galant homme, version mondaine de l’honnête homme, possède de la bonne grâce, alors que l’homme d’esprit, cultivé et spirituel, est apprécié pour ses qualités à la fois mondaines et intellectuelles. Si l’homme (ou la femme) est dépourvu de « politesse », il est qualifié de pédant (terme appliqué à Ménage par exemple).
Seule la classe aristocratique et la haute bourgeoisie possèdent le maniement aisé d langage et l’art de s’adapter à toutes les situations sociales. Elles savent éviter les discours ennuyeux (ennui vs divertissement) et adoptent, en toutes circonstances, les manières qui, dans les limites du bon ton, amusent (récréent, divertissent).
On adopte donc les mots à la mode (le bel air, le je ne sais quoi) on utilise des hyperboles (cf. les Précieuses) comme enrager, furieusement, miraculeux, etc., ainsi que des expressions figées comme je vous rends grâce, je suis votre valet, etc.
Les bourgeois dont se moque Molière ne peuvent que singer le bon ton dans leur langage, leurs vêtements, leur manière de saluer. Cf. Le Bourgeois gentilhomme : sujet de raillerie pour les mondains et confirmation de leur supériorité sociale.
* Le terme passion
Au 17e siècle, le mot passion a une signification peu précise. On y met la tristesse, la honte, la haine, la faim. Le verbe se passionner ne se rapporte alors qu’à la colère, comme dans Tartuffe : « Vous ne devez pas tant vous passionner » (Acte IV, scène 7).
Avant le 17e siècle, le terme ne se rapporte pas à la passion amoureuse. On constate donc une mutation de la sensibilité collective qui valorise la la passion, avec une nuance affective. Malherbe écrit dès 1607 : « C’est ici la confession du transport où se trouva jamais une âme touchée de la malheureuse passion à laquelle vous m’avez assujetti. » Le sentiment est assimilé à une torture que la femme fait subir à celui qui la courtise (cf. sens étymologique de souffrance : la passion du Christ).
D’où l’emploi, très fréquent dans les premières comédies de Corneille de tourment, supplice, gêne, torture, etc.
Mais cet amour-tourment fait partie du vocabulaire galant, à tel point que les courtisans assistant à la première du Misanthrope trouvent admirable le sonnet d’Oronte. L’hyperbole fait partie du langage mondain : Mme de Sévigné dit de quelqu’un dont les cheveux sont frisés par des papillotes qu’il souffre mort et passion et elle affirme ailleurs que son fils aime de passion Mme de Grignan (sa soeur).
L’emploi de passion dans le sens de « sentiment » et de passionner dans celui de « s’enthousiasmer » (exemple : « Ceux qui passionnent de savoir nager », dit Cyrano) sont assez courants mais condamnés par Vaugelas et l’Académie. On trouve également passion avec le sens de « mouvement de l’âme, en bien ou en mal » : « Suis moins ta passion, règle mieux ton désir (Horace, Acte IV, scène 5).
L’inflation du vocabulaire galant empêche quelque peu de déterminer la nature des sentiments amoureux réellement éprouvés à l’époque. Furetière dit ironiquement que « les amoureux se plaignent sans cesse qu’ils éprouvent les tourments les plus rigoureux. »
Mais la passion, thème dramatique par excellence, est exploitée par la tragédie et le roman : citons simplement Phèdre et La Princesse de Clèves. Dans le roman, Mme de La Fayette écrit : « Il était presque impossible qu’elle pût être contente de sa passion. » Au 17e siècle, passion désignait un emportement des sens provoquant la souffrance. Aujourd’hui, l’idée de douleur est moins présente. Quant à l’adjectif contente, il signalait alors une joie profonde et complète. Aujourd’hui, il indique une satisfaction relative.
* Le terme charme
Le mot charme (ainsi que les termes charmer, charmante) exprime au 17e siècle une notion nouvelle. Au Moyen Âge, le charme était un sortilège, une formule magique. Ce sens persiste encore au début du 17e : dans Polyeucte (I, 3), Pauline dit à Stratonice qu’elle craint « des chrétiens les complots et les charmes ». Mais très vite, charme, sécularisé (influence de Montaigne et Descartes), désigne « ce qui plaît, ce qui attire. » Le mot entre dans le vocabulaire courant et La Bruyère, dans les Caractères, évoque « le charme de la nouveauté. »
Parallèlement, se développe la notion d’attraits : plaisir de la vue et attirance charnelle.
Le charme est avant tout féminin mais parfois masculin : pour Phèdre (pièce éponyme de Racine), Hippolyte est « charmant ».
Dans le langage mondain, charme, come air, est un mot vague. On l’applique à tout ce qui plaît. Mme de Sévigné trouve le beurre de Bretagne « charmant » !
Malherbe emploie le terme au pluriel pour la première fois : davantage que le singulier, il accentue les attraits physiques de la femme, qualifiée depuis 1640, de beau sexe. Mais le siècle reste prude, on le sait, et ne détaille jamais ces charmes.
Nous ignorons tout des charmes de la princesse de Clèves : taille fine, poitrine ronde, hanches en amphore, bouche voluptueuse ? Taisons-nous et cachons ce sein que nous ne saurions voir...
En revanche, le portrait ci-contre représente bien Mme de Maintenon, encore veuve Scarron, lorsqu'elle était l'amante de Villarceaux. Mince et de longues jambes fines (rare à l'époque), bref charmante...