Nous abordons le poème par le titre : « Les colchiques ». Nous écrivons rapidement fleurs, automne. Nous sommes renseignés sur la saison mais l’automne n’est pas la saison des fleurs. Paradoxe, peut-être ? Nous n’allons pas plus loin pour l’instant. Mais nous gardons en mémoire la comptine de notre enfance « Colchique dans les prés... c’est la fin de l’été ».
Vers 1 : « Le pré est vénéneux mais joli en automne » : notons l’assonance en |é|, la contradiction entre vénéneux et joli, sans oublier le mais ni la première place accordée à l’adjectif dévalorisant. L’idée de paradoxe se confirme, ainsi que l’importance de l’aspect négatif. La toxicité semble l’emporter sur la beauté. Nous réfléchissons au sens de cette assonance un peu trouble, mi-figue, mi-raisin, qui semble correspondre à un danger latent. Pas de ponctuation.
Vers 2 : « Les vaches y paissant » : tableau bucolique et tranquille en apparence. Le poète semble aimer la nature et les animaux. Nous commençons à comprendre que ce pré menace le troupeau. Il faut donc aller au-delà de l’apparence.
Vers 3 : « Lentement s’empoisonnent ». Voilà donc le danger. Les sons |en|, lourds et profonds, confirment le travail caché du poison. Notons également les rimes croisées (« automne » / « empoisonnent ») rimes davantage orales que visuelles, tout aussi lourdes et profondes que l’adverbe.
Vers 4 : « Le colchique couleur de cerne et de lilas » : apparaît ici la fleur vénéneuse, de couleur mauve (« cerne », « lilas). Ne pas se fier aux apparences de la beauté qui peut être dangereuse. Que vient faire ce « cerne », qui n’appartient pas au même champ lexical ? L’ombre d’une femme peut-être ?
Vers 5 : « Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là » : oui, le poète s’adresse à une femme aimée, mais dangereuse, aux yeux cernés. La construction de la phrase est agrammaticale. À moins de mettre un point après « fleurit » et une majuscule à « tes ». Mais admettons la licence poétique.
Vers 6 : « Violâtres comme leur cerne et comme cet automne » : les yeux sont « violâtres », adjectif à connotation dépréciative, qui qualifie également la saison. On pressent la mélancolie et sans doute un malheur à venir. L’amour ne rend pas heureux.
Vers 7 : « Et ma vie pout tes yeux lentement s’empoisonne. » Le poète avoue dans une métaphore l’objet du poème (qui d’ailleurs est une métaphore filée) : l’amour qu’il éprouve pour cette femme est semblable à un lent poison. Il reprend le troisième vers, cette fois au singulier : « lentement s’empoisonne ».
Cette première strophe comporte sept vers aux rimes régulières : croisées (deux vers) et suivies (quatre vers). Pas de rime au second vers, le plus court d’ailleurs, ainsi mis en valeur.
Abordons la deuxième strophe de cinq vers seulement. L’essentiel serait-il déjà dit ?
« Les enfants de l’école viennent avec fracas » : l’apparition des écoliers vient troubler le calme paysage apparemment idyllique et anime le tableau quelque peu statique.
« Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica » : les vestes de grosse toile et la stridence de l’harmonica accentuent encore le contraste avec la paix mélancolique et quelque peu malsaine de la première strophe. Notons les rimes en |a|, un son ouvert, fort, éclatant, voire bruyant comme ces enfants heureux de sortir de classe.
« Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères » : de vénéneuses, les colchiques se font maternelles pour ces petits écoliers. Ne seraient-elles dangereuses que pour un adulte amoureux ?
« Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières » : non, toutes les colchiques se ressemblent, elles forment une famille suspecte – comme les femmes - puisque voilà que reviennent dans l’imagination du poète les paupières. Du reste, les rimes suivies témoignent de la continuité.
« Qui battent comme les fleurs battent au vent dément » : le temps change brusquement, le vent se lève, les fleurs s’agitent come les paupières aimées. Le calme est définitivement rompu. Des cernes, nous sommes passés aux yeux puis aux paupières qui battent (deux occurrences), annonçant quelque malheur proche, semblable au « vent dément » qui s’oppose à l’adverbe « lentement » (deux occurrences dans la première strophe). La paix est rompue.
La dernière strophe s’amenuise encore (trois vers), annonçant la fin de la journée et de l’aventure.
« Le gardien du troupeau chante tout doucement » : l’adverbe à la finale sourde, au sens rassurant, s’oppose au « fracas » de l’harmonica » et au « vent dément ». D’autre part, les vaches ne sont pas abandonnées, le berger veille.
« Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent » : les sonorités sourdes (en, an) ainsi que le choix des mots expriment bien le long retour du troupeau, peut-être frustré mais sauvé de l’empoisonnement fatal.
« Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne » : l’adieu au pré et à la femme aimée est définitif. Le pré était grand comme l’amour sans doute, mais « mal fleuri » : les fleurs vénéneuses, les sentiments désespérés, les passions violentes s’absentent à jamais. Il est vrai que l’automne n’est point la saison des fleurs. Le derniers vers se termine par le vocable « automne », tout comme le premier : on compte trois occurrences de cette saison, celle que préfère Apollinaire, comme il le rappelle dans le poème « Signes ».
Ainsi, la personnification de la nature permet au poète d’exprimer ses amours malheureuses. Puisant dans un vocabulaire simple et champêtre (des vaches, des fleurs, un pré, un berger), il parvient à révéler la toxicité du sentiment amoureux, lié pour lui à une couleur mauve pervertie, le « violâtre », couleur des yeux, des cernes et des paupières de l’ancienne bien-aimée.