Pour ce qui est des dictionnaires, le butin est maigre. On dispose toujours du Dictionnaire françois-latin contenant les motz et manières de parler françois tournez en latin, de Robert Estienne (1539), de la réédition du Dictionarum seu Latinae linguae thesaurus, dictionnaire latin-français, présentant cette fois les mots français en premier, avec l’aide de Jean Nicot. Celui-ci fait paraître en 1606 son Thresor de la langue francoyse.
Il faut attendre 1680 pour disposer du premier dictionnaire monolingue en français, le Dictionnaire français contenant les mots et les choses, de Pierre Richelet. Il sera suivi en 1690 du Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots françois tant vieux que modernes et les termes de toutes les Sciences et des Arts, d’Antoine Furetière, qui préfigure l’Encyclopédie de Diderot (1777).
1694 est l’année du premier Dictionnaire de l’Académie française (dite toujours françoise).
Ni l'orthographe ni la grammaire ne sont véritablement fixées. On écrit au gré de sa fantaisie. Il s'agit donc d'établir solidement les bases d'un langage commun en accord avec l'esprit classique qui aime l'ordre et la régularité.
La langue française et l’Académie
Dans son Discours de réception à l’Académie Française en 1671, Bossuet proclame :
« Messieurs, l’éloquence est morte, toute ses couleurs s’effacent, toutes ses grâces s’évanouissent, si l’on ne s’applique avec soin à fixer e quelque sorte les langues et à les rendre durables.
L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été disputé à la multitude ; mais, si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d’être dirigée. Vous êtes, messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi par l’approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l’usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire. C’est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable [1] que vous méditez ; je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et fertile dans ses expressions. Telle est donc l’institution de l’Académie ; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu, par vos ouvrages, qu’on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C’est ce qui fait que toute l’Europe apprend vos écrits ; et, quelque peine qu’ait l’Italie d’abandonner tout à fait l’empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse [2] et des sciences.
Par vos travaux et par votre exemple les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu’on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l’effet du jugement et du choix. La licence est retreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu’une trop scrupuleuse régularité, qu’une délicatesse trop molle n’éteigne le feu des esprits et n’affaiblisse la vigueur du style. Ainsi, nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d’affecté ni de bas : si bien qu’étant sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse emportée, formée par l’expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance [3]. La réputation toujours fleurissante de vos esprits et leur éclat toujours vif l’empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu’elle vivra dans l’état où vous ‘avez mise autant que durera l’empire français et que la maison de saint Louis présidera toute l’Europe. »
Utilité du dictionnaire
Dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie Française, Fénelon défend le dictionnaire de l’Académie :
« Le Dictionnaire auquel l’Académie travaille [4] mérite sans doute qu’on l’achève. Il est vrai que l’usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce Dictionnaire aura décidé.
« … Bien loin que les mots conservent toujours vivaces leur éclat et leur crédit. Beaucoup d’entre eux renaîtront qui ont déjà péri, et d’autres périront qui sont maintenant en honneur, si le veut l’usage, auprès duquel se trouvent l’autorité, le droit et la loi en matière de langue [5]. » (Horace, Art poétique, vers 69-72)
Mais ce Dictionnaire aura divers usages. Il servira aux étrangers, qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellents en plusieurs genres qui ont été faits en France. D’ailleurs les Français les plus polis [6] peuvent avoir quelquefois besoin de recourir à ce Dictionnaire par rapport à des termes sur lesquels ils doutent. Enfin, quand notre langue sera changée, il servira à faire entendre les livres dignes de la postérité qui sont écrits en notre temps. N’est-on pas obligé d’expliquer maintenant le langage de Villehardouin et de Joinville [7] ? Nous serions ravis d’avoir des dictionnaires grecs et latins faits par les anciens mêmes. La perfection des dictionnaires est même un point où il faut avouer que les Modernes ont enchéri sur les Anciens. Un jour on sentira la commodité d’avoir un dictionnaire qui serve de clef à tant de bons livres. Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure qu’il vieillira. »
La Grammaire de Vaugelas
Avant Vaugelas, quelques efforts avaient bien été faits au siècle précédent pour constituer une grammaire. On peut citer Le Tretté de la grammere frincoeze (sic) en 1550 de Louis Meigret, le Traieté (sic) de la grammaire française en 1557 de Robert Estienne et la Gramere (sic) de Ramus en 1562. Mais il n’y avait en somme aucune œuvre qui fît autorité. La fantaisie individuelle se donnait libre cours dans le domaine grammatical.
Le titre de Vaugelas est significatif : Remarques sur la langue française (1647). C’est un ouvrage dans pédantisme écrit pour les gens du monde. L’auteur ne légifère pas, il se contente de renvoyer sans cesse à « l’usage » qui, d’après lui, est le souverain maître du langage : « Tant s’en faut, dit-il dans la Préface, que j’entreprenne de me constituer juge des différends de la langue, que je ne prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce qu’il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d’arrêts qu’il donnerait au public. C’est pourquoi ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques. »
Mais qu’est-ce au juste que « cet usage dont on parle tant et que tout le monde appelle le roi ou le tyran, l’arbitre ou le maître des langues » ? Il y a, selon Vaugelas, deux sortes d’usages, un mauvais et un bon : « Le mauvais usage se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n’est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l’élite des voix, et c’est véritablement celui que l’on nomme le maître des langues, celui qu’il faut suivre pour bien parler et pour bien écrire en toutes sortes de style. » Le bon usage se définit ainsi : « C’est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs de ce temps. Quand je dis la cour, j’y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui, par la communication qu’elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse. »
Dans la collaboration, grâce à laquelle s’établit le bon usage, quelle est le rôle de la cour et celui des bons auteurs ? « La cour est comme un magasin d’où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées. » Et le langage des bons auteurs est l’instrument de vérification : « Le consentement des bons auteurs est comme le sceau ou une vérification qui autorise le langage de la cour et qui marque le bon usage. » Pour les cas douteux on tranchera la difficulté en ayant recours à l’avis des gens « savants en la langue ». Ceux-ci doivent prendre pour guide l’analogie qui « n’est autre chose qu’un usage particulier qu’on infère d’un usage général qui est déjà établi. »
Des principes posés précédemment il résulte deux conséquences. La première est que Vaugelas dénie au peuple l’autorité que Malherbe lui reconnaissait ne matière de langage : « De ce grand principe que le bon usage est le maître de notre langage, il s’ensuit que ceux-là se trompent, qui en donnent toute la juridiction au peuple. Selon nous, le peuple n’est le maître que du mauvais usage, et le bon usage est le maître de notre langue. » La seconde est que Vaugelas s’oppose également aux grammairiens rationalistes[8] qui prétendent introduire la logique dans l’étude de la langue et cherchent à en expliquer les lois au lieu d’en constater simplement les usages : « Ceux-là se trompent lourdement et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre, et qui condamnent beaucoup de façons de parler généralement reçues, parce qu’elles sont contre la raison ; car la raison n’y est point du tout considérée ; il n’y a que l’usage et l’analogie. »
Vaugelas pense également que le langage est vivant et évoque le concept de langues vivantes dans la Préface de son ouvrage, ci-dessous.
La vie du langage
« On m’objectera que, puisque l’usage est le maître de notre langue, et que de plus il est changeant, […] ces Remarques ne pourront pas servir longtemps parce que ce qui est bon maintenant sera mauvais dans quelques années, et que ce qui est mauvais sera bon. Je réponds et j’avoue que c’est la destinée de toutes les langues vivantes d’être sujettes au changement. Mais ce changement n’arrive pas si à coup et n’est pas si notable que les auteurs qui excellent aujourd’hui en ces langues ne soient encore infiniment estimés d’ici à vingt-cinq ou trente ans. […]
Mais quand ces remarques ne survivraient que vingt-cinq ou trente ans, ne seraient-elles pas bien employées ? […] Et toutefois je ne demeure pas d’accord que toute leur utilité soit bornée d’un si petit espace de temps, non seulement parce qu’il n’y a nulle proportion entre ce qui change et ce qui demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente années, le changement n’arrivant pas à la millième partie de ce qui demeure, mais parce je pose des principes qui n’auront pas moins de durée que notre langue et notre empire ; car il sera toujours vrai qu’il y a un bon et un mauvais usage, que le mauvais sera composé de la pluralité des voix, et le bon de la plus saine partie de la cour, et des écrivains du temps, qu’il faudra toujours parler et écrire selon l’usage qui se forme de la cour et des auteurs. […]
Que si l’on avait égard à ce changement, en vain on travaillerait aux Grammaires et aux Dictionnaires des langues vivantes, et il n‘y aurait point de nation qui eût le courage d’écrire en sa langue ni de la cultiver. »
Vaugelas s’imposera très vite. Ce ne sont pas seulement les femmes savantes de Molière qui invoquent son autorité :
Philaminte
« Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
Après trente leçons, insulté mon oreille,
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas. »
(Les Femmes savantes, Acte II, scène 6)
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Bélise
« Il est vrai que l’on sue à souffrir ses discours ;
Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours. »
(ibidem, scène 7)
Corneille lui-même, pour se conformer à ses préceptes, fit une révision de ses pièces. Vaugelas eut des continuateurs, en particulier Ménage qui, outre Les Origines de la langue française (1650), publia en 1672 ses Observations sur la langue française.
L’Académie, pour compléter l’œuvre de Vaugelas, encouragea la publication d’autres ouvrages de grammaire, qu’elle avait à sa naissance reçu mission de rédiger et qu’en 1714 Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie française, l’engageait encore à composer elle-même.
Utilité d’une grammaire
Fénelon écrit : « Il serait à désirer, ce me semble, qu’on joignit au Dictionnaire une Grammaire française : elle soulagerait beaucoup les étrangers que nos phrases irrégulières embarrassent souvent. L’habitude de parler notre langue nous empêche de sentir ce qui cause leur embarras. La plupart même des Français auraient quelquefois besoin de consulter cette règle : ils n’ont appris leur langue que par le seul usage, et l’usage a quelques défauts en tous lieux. Chaque province a les siens ; Paris n’en est pas exempt. La cour même se ressent un peu du langage de Paris, où les enfants de la plus haute condition sont d’ordinaire élevés. Les personnes les plus polies ont de la peine à se corriger sur certaines façons de parler qu’elles ont prises pendant leur enfance en Gascogne, en Normandie, ou à Paris même, par le commerce des domestiques.
Les Grecs et les Romains ne se contentaient pas d’avoir appris leur langue naturelle par le simple usage ; ils l’étudiaient encore dans un âge mûr par la lecture des grammairiens, pour remarquer les règles, les exceptions, les étymologies, les sens figurés, l’artifice de toute la langue et ses variations.
Un savant grammairien court risque de composer une Grammaire trop curieuse [9] et trop remplie de préceptes. Il me semble qu’il faut se borner à une méthode courte et facile. Ne donnez d’abord que les règles les plus générales ; les exceptions viendront peu à peu. Le grand point est de mettre une personne le plus tôt qu’on peut dans l’application sensible des règles par un fréquent usage : ensuite cette personne prend plaisir à remarquer le détail des règles qu’elle a suivies d’abord sans y prendre garde.
Cette grammaire ne pourrait pas fixer une langue vivante ; mais elle diminuerait peut-être les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits. Ces changements de pure fantaisie peuvent embrouiller et altérer une langue, au lieu de la perfectionner. »
Un texte de 1714, toujours actuel…
Progression de la langue française au XVIIe siècle
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Notes
[1] Le Dictionnaire.
[2] Culture intellectuelle.
[3] La fixité.
[4] L’Académie travaillait alors à la seconde édition du Dictionnaire, qui parut en 1718.
[5] La citation en latin est ici traduite en français.
[6] Les plus cultivés.
[7] Anciens chroniqueurs.
[8] Comme Arnauld, l’auteur de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660)
[9] Qui se préoccupe trop des singularités.