On sait que Mme de Pompadour, très cultivée, est en bons termes avec la plupart des écrivains du siècle, leur faisant obtenir des emplois (à Voltaire notamment, cf. supra) et défendant les philosophes auprès du roi.
I. Voltaire
1) Bonnes relations
Se fondant sur l'intérêt que Mme de Pompadour portait à l'Encyclopédie et sur quelques propos recueillis ici ou là, Voltaire compose (en inventant complètement) ce véritable article publicitaire pour défendre l'ouvrage :
« Un domestique (1) de Louis XV me contait qu'un jour le roi son maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d'abord sur la chasse, et ensuite sur la poudre à tirer.
« Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernois, que nous nous amusions tous les jours à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer des hommes ou à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir précisément avec quoi l'on tue. - Hélas, nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répondit Mme de Pompadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m'embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée. - C'est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté nous ait confisqué nos dictionnaires encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles : nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions. »
Le roi justifia sa confiscation : il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio, qu'on trouvait sur la toilette de toutes les dames étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France ; et il avait voulu savoir par lui-même si la chose était vraie, avant de permettre qu'on lût ce livre. Il envoya sur la fin du souper chercher un exemplaire par trois garçons de sa chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.
On vit à l'article « Poudre » (2) que le duc de La Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l'ancien rouge d'Espagne dont les dames de Madrid coloraient leurs joues et le rouge des dames de Paris.
Chacun se jetait sur les volumes comme les filles de Lycomède (3) sur les bijoux d'Ulysse ; chacun y trouvait à l'instant tout ce qu'il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d'y voir la décision de leurs affaires. Le roi y lut tous les droits de sa couronne.
« Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m'a dit tant de mal de ce livre. - Eh ! ne voyez-vous pas, Sire, lui dit le duc de Nivernois, que c'est parce qu'il est fort bon ? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu'elle est plus jolie qu'elles. »
Pendant ce temps-là on feuilletait ; et le comte de C.. dit tout haut :
« Sire, vous êtes trop heureux qu'il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts, et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de faire une épingle jusqu'à celle de fondre et de pointer vos canons, depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand. Remerciez Dieu d'avoir fait naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi l'univers entier. Il faut que les autres peuples achètent l'Encyclopédie ou qu'ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie. - On dit pourtant, répartit le roi, qu'il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable. - Sire, reprit le comte de C.., il y avait à votre souper deux ragoûts manqués ; nous n'en avons pas mangé et nous avons fait très bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts ? »
Le roi sentit la force de la raison ; chacun reprit son bien ; ce fut un beau jour.
L'envie et l'ignorance ne se tinrent pas pour battues ; ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persécutions : l'ignorance en cela est très savante.
Qu'arriva-t-il ? Les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage français proscrit en France, et gagnèrent dix-huit cent mille écus.
Français, tâchez dorénavant d'entendre mieux vos intérêts. »
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Notes
(1) Domestique : ici gentilhomme attaché à la maison royale dans des fonctions importantes.
(2) Poudre : cet article figure dans le tome XII, paru en 1765 : or, la marquise est morte en 1764.
(3) Lycomède : roi de l'île de Scyros (mer Égée). La divinité Thétis lui avait confié son fils Achille pour qu'il échappe à la guerre de Troie. Ulysse le découvrit sous son déguisement de femme parmi les filles du roi car il fut le seul à ne pas se précipiter sur des bijoux apportés.
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2) Fâcherie
Mme de Pompadour, ouverte à l'esprit des philosophes, soutient donc le jeune Voltaire, en dépit de son royal amant qui se méfie de tous les littérateurs.
Lorsqu'elle met en place le « Théâtre des Petits Cabinets », elle choisit l'une de ses pièces, L'Enfant prodigue. Voltaire, trop sûr de lui, compose alors ces vers :
« Ainsi donc vous réunissez
Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de plaire ;
Pompadour, vous embellissez
La Cour, le Parnasse et Cythère.
Charme de tous les cœurs, trésor d'un seul mortel,
Qu'un sort si beau soit éternel !
Que vos jours précieux soient marqués par des fêtes !
Que la paix dans nos champs revienne avec Louis !
Soyez tous deux sans ennemis,
Et tous deux gardez vos conquêtes. »
Louis XV se fâche, soutenu par sa fille aînée, Mme Adélaïde, indignée qu'on « ose comparer les conquêtes du roi à celles de la Pompadour. » La favorite se garde d'intervenir.
Voltaire s'enfuit au château de Cirey puis à Lunéville, en compagnie de Mme du Châtelet. C'en est fini de son amitié avec la favorite.
II. Marmontel
Marmontel raconte ici une visite intéressée à Mme de Pompadour en compagnie de l’abbé de Bernis - qui deviendra ambassadeur, ministre des affaires étrangères, archevêque et cardinal - et de Duclos - homme de lettres qui mourra secrétaire perpétuel de l’Académie française -.
« L’abbé de Bernis et Duclos allaient la voir ensemble tous les dimanches ; et, comme ils avaient l’un et l’autre quelque amitié pour moi, j’allais en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands du royaume et les princes de sang eux-mêmes faisaient la cour à sa toilette, simple et bourgeoise, qui avait eu la faiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur d’y réussir, était dans son élévation la meilleure femme du monde. Elle nous recevait tous les trois familièrement quoique avec des nuances de distinction très sensibles. A l’un elle disait d’un air léger et d’un parler bref : « Bonjour, Duclos » ; à l’autre, d’un air et d’un ton plus amical : « Bonjour, Abbé » en lui donnant parfois un petit soufflet sur la joue ; et à moi, plus sérieusement et plus bas : « Bonjour Marmontel ». L’ambition de Duclos était de se rendre important dans sa province de Bretagne ; l’ambition de Duclos de l’abbé de Bernis était d’avoir un petit logement dans les combles des Tuileries et une pension de cinquante louis sur la cassette ; mon ambition à moi était d’être occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses caprices. C’était un travail assidu et tranquille que je sollicitais. « Je ne me sens pour la poésie qu’un talent médiocre, dis-je à Mme de Pompadour ; mais je crois avoir assez de sens et d’intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux ; et quelque application qu’il demande j’en suis capable. Obtenez, madame, qu’on en fasse l’épreuve ; j’ose vous assurer que l’on sera content de moi. » Elle me répondit que j’étais né pour être homme de lettres ; que mon dégoût pour la poésie n’était qu’un manque de courage ; qu’au lieu de quitter la partie, il fallait prendre ma revanche, comme avait fait plus d’une fois Voltaire, et me relever, comme lui, d’une chute par un succès. Je consentis, pour lui complaire, à m’exercer sur un nouveau sujet. Mme de Pompadour me demandait souvent où en était ma nouvelle pièce ; elle voulut la lire lorsqu’elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques critiques de détail, mais l’ensemble lui parut bien.
Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce était encore dans les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa toilette, dans ce salon où refluait la foule des courtisans qui venaient d’assister au lever du roi. Elle en était environnée, et soit qu’il y eût quelqu’un qui lui choquât la vue, soit qu’elle voulût faire diversion à l’ennui que tout ce monde lui causait, dès qu’elle m’aperçut : « J’ai à vous parler », me dit-elle ; et quittant sa toilette, elle passa dans son cabinet où je la suivis. C’était tout simplement pour me rendre mon manuscrit, où elle avait crayonné ses notes. Elle fut cinq à six minutes à m’indiquer les endroits notés et à m’expliquer ses critiques. Cependant tout le cercle des courtisans était debout autour de la toilette, à l’attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutais bien de l’effet qu’aurait produit un incident si singulier ; mais l’impression qu’il fit sur les esprits passa de très loin mon attente. Tous les regards se fixèrent sur moi ; de tous côtés, on m’adressa de petits saluts imperceptibles, de doux sourires d’amitié et, avant de sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine. Le dirai-je ? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j’avais dîné quelquefois chez M. de la Popelinière (1), le M. D. S. (2), se trouvant à côté de moi, me prit par la main et me dit tout bas : « Vous ne voulez donc pas reconnaître vos anciens amis ? » Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et je me dis en moi-même : « Oh ! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre seule me donne une si singulière importance ? » (Mémoires d'un père, tome I, livre IV).
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Notes
(1) La Popelinière : fermier général recevant dans sa maison de Passy des écrivains et des gens du monde. Marmontel était son protégé.
(2) Initiales d'un grand seigneur non identifié.