Avec Polyeucte (1643) Corneille voulut donc écrire une tragédie chrétienne s’inscrivant dans la tradition du théâtre religieux, représenté par ces pièces édifiantes qu’il arrivait aux acteurs professionnels et aux élèves des collèges jésuites de jouer pour la plus grande gloire de Dieu. Drame de la foi donc, mais le public mondain de l’époque y vit surtout une histoire d’amour. Cet extrait de l’Acte II scène 2 montre une Pauline mal mariée, encore amoureuse mais choisissant son devoir.
PAULINE
« Oui, je l’aime, Seigneur, et n’en fais point d’excuse ;
Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse.
Pauline a l’âme noble, et parle à cœur ouvert.
Le bruit de votre mort n’est point ce qui vous perd ;
Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,
À vos seules vertus je me serais donnée,
Et toute la rigueur de votre premier sort
Contre votre mérite eût fait un vain effort ;
Je découvrais en vous d’assez illustres marques
Pour vous préférer même aux plus heureux monarques.
Mais puisque mon devoir m’imposait d’autres lois,
De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
Quand, à ce grand pouvoir que la valeur vous donne,
Vous auriez ajouté l’éclat d’une couronne,
Quand je vous aurais vu, quand je l’aurais haï,
J’en aurais soupiré, mais j’aurais obéi,
Et sur mes passions ma raison souveraine
Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
SÉVÈRE
Que vous êtes heureuse ! Et qu’un peu de soupirs
Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !
Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue,
Les plus grands changements vous trouvent résolue ;
De la plus forte ardeur vous portez vos esprits
Jusqu’à l’indifférence, et peut-être au mépris,
Et votre fermeté fait succéder sans peine
La faveur au dédain, et l’amour à la haine.
Qu’un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulagerait les maux de ce cœur abattu !
Un soupir, une larme à regret épandue
M’aurait déjà guéri de vous avoir perdue ;
Ma raison pourrait tout sur l’amour affaibli,
Et de l’indifférence irait jusqu’à l’oubli ;
Et, mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d’une autre.
O trop aimable objet, qui m’avez trop charmé,
Est-ce là comme on aime, et m’avez-vous aimé ?
PAULINE
Je vous l’ai trop fait voir, seigneur, et si mon âme
Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j’éviterais de rigoureux tourments !
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments ;
Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n’y règne pas, elle les tyrannise ;
Et, quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n’est que trouble et que sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m’emporte :
Votre mérite est grand, si ma raison est forte :
Je le vois, encor tel qu’il alluma mes feux,
D’autant plus puissamment solliciter mes vœux
Qu’il est environné de puissance et de gloire,
Qu’en tous lieux après vous il traîne la victoire,
Que j’en sais mieux le prix, et qu’il n’a point déçu
Le généreux espoir que j’en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d’un homme,
Repousse encor si bien l’effort de tant d’appas,
Qu’il déchire mon âme et ne l’ébranle pas ;
C’est cette vertu même, à nos désirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle ;
Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,
Et voyez qu’un devoir moins ferme et moins sincère
N’aurait pas mérité l’amour du grand Sévère.
SÉVÈRE
Ah ! madame, excusez une aveugle douleur
Qui ne connaît plus rien que l’excès du malheur :
Je nommais inconstance, et prenait pour un crime,
De ce juste devoir l’effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte et ce que vous valez ;
Et cachant par pitié cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu’elle nous sépare,
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
Affaiblir ma douleur avecque mon amour.
PAULINE
Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible,
Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs
Qu’arrachent de nos feux les cruels souvenirs :
Trop rigoureux effets d’une aimable présence
Contre qui mon devoir a trop peu de défense !
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m’en la gloire, et cessez de me voir.
Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ;
Épargnez-moi des feux qu’à regret je surmonte ;
Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
Qui ne font qu’irriter vos tourments et les miens. »