La Palatine, obligée de se convertir au catholicisme pour épouser Monsieur, frère du roi, garde une foi sereine et raisonnable. Elle n’aime pas la messe [Remarque : la chapelle ci-contre ne fut terminée qu'en 1710] et vilipende souvent les fausses dévotes, dont bien entendu Mme de Maintenon, qu’elle accuse d’effrayer le roi par des visons infernales. Mais, toute sa vie, elle lit la Bible.
Elle dort à la messe : « Il m’est impossible d’entendre prêcher sans m’endormir ; au sermon, c’est de l’opium pour moi. Une fois que j’avais la toux bien forte, je passais trois nuits sans fermer l’œil. Je me souvins alors que je dormais à l’église dès que j’entendais prêcher ou chanter les nonnes. Aussi me rendis-je en voiture à un couvent où on allait prêcher un sermon. À peine les nonnes eurent-elles commencé leurs chants que je m’endormis et je dormis de la sorte pendant les trois heures que dura l’office, dont je sortis complètement remise. » (19 mars 1693) « On ne m’a jamais grondée de ce que je dormais à l’église ; j’en ai donc tellement pris l‘habitude, que je ne puis plus m’en défaire […]. Je crois que le diable ne s’en moque pas mal que je dorme ou non, car de dormir c’est une chose indifférente ; ce n’est pas un péché, mais simplement une faiblesse humaine. » (18 juin 1705) « Après-midi je ne peux pas aller au sermon, je m’endors de suite, et, comme ici on ne se trouve pas dans une tribune [1], mais qu’on est assise vis-à-vis de la chaire dans une chaise à bras [2] où tout le monde vous voit, ce serait un vrai scandale. Et depuis que je suis vieille, je ronfle très fort quand je dors : cela ferait rire le monde et troublerait le prédicateur. » (9 mars 1719)
Peu lui importe les convenances : « Il fait un tel froid ici qu’on ne sait que faire. Hier, à la grand-messe, je crus que j’aurais les pieds gelés, car quand on est avec le roi il n’est pas permis par respect, d’avoir une chancelière [3]. J’eus un dialogue bien comique avec notre roi. Il me tançait vertement de ce que j’avais mis une écharpe : « On n’a jamais été à la procession en écharpe, dit-il. – Cela se peut, répondis-je, mais il n’a jamais fait aussi froid qu’il fait. – Autrefois, dit le roi, vous n’en mettiez pas. – Autrefois, répliquai-je, j’étais plus jeune [4] et ne sentais pas tant le froid. – Il y en avait de plus vieille que vous, dit-il, qui ne mettait pas d’écharpe. – C’est que, répondis-je, ces vieilles-là aimaient mieux se geler que de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et moi j’aime mieux être mal mise et ne pas me morfondre la poitrine, car je ne me pique pas de gentillesse. À quoi il ne répondit rien » (3 février 1695)
Elle critique les curés : « Qu’on aille à Rome pour voir des antiquités, comme fait mon cousin le landgrave de Cassel, je le comprends, mais non qu’on y aille pour voir les momeries des prêtres. Rien n’est plus ennuyeux. Peut-être aussi que bien des gens y sont allés pour voir les trente mille dames galantes ; mais quiconque est curieux de cette denrée-là n’a qu’à venir en France, il en trouvera tout autant. Qui veut se repentir réellement de ses péchés n’a pas besoin d’aller courir à Rome ; se repentir dans son cabinet vaut tout autant. En France on ne se soucie ni de Rome ni du pape : on est persuadé qu’on peut faire on salut sans lui. » (21 janvier 1700)
A la messe comme partout, on respecte les préséances : « Vous deviez bien penser qu’on fait ici, à la messe, des distinctions de rang. Ainsi, personne autre que les petites-filles de France ne peut avoir un clerc de chapelle qui fait les réponses de la messe et tient un cierge depuis le Sanctus de la Préface jusqu’au Domine non sum dignus. Les princesses du sang ne peuvent pas avoir de cierge ni de clerc de chapelle à part, et elles font faire les réponses de la messe par leurs pages. A la fin de la messe, le prêtre apporte le Corporal à baiser ; cela ne va pas plus loin que les enfants de France. En est de même d’un calice dans lequel on donne à boire du vin et de l’eau ; nous seuls y avons droit, et il ne va pas jusqu’aux princes du sang. Vous voyez donc qu’ici il y a des cérémonies en tout aussi bien que de la dévotion. Dans toutes les choses spirituelles on a toujours, en ce pays, égard au temporel ; de sorte que si cela ne plaît pas au bon Dieu autant qu’il serait désirable, il y a un côté temporel par où c’est bon ; ainsi tout n’est pas perdu, comme vous voyez. » (3 avril 1710)
Elle raconte une anecdote qui n’est certes pas à l’honneur des prêtres : « Nous avons ici un évêque [5] bien zélé, portant les cheveux plats et lissés, n‘osant regarder aucune femme, n’ayant jamais mis de poudre, ne portant que de petites et sales manchettes de deuil, c’est un homme jeune encore […], je crois qu’il a trente-deux ans. Je ne sais comment cela est venu ; mais le diable qui rôde partout comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer, doit avoir été choqué de cette dévotion. Il a inspiré au pauvre jeune évêque l’envie de convertir une jeune femme qui, dans sa ville natale, mène une conduite légère. Il la fit chercher pour qu’elle se confessât à lui. La femme est jeune, belle comme un ange et futée, elle a si bien parlé au bon évêque qu’elle l’a séduit avant qu’il l’eût convertie. Il n’a pu vivre sans elle, a renvoyé ses vieux domestiques, s’est entouré de ses parents à elle, ses cheveux plats, il les a fait friser, et tous les jours il se promenait en voiture avec la dame. Cela a tellement fâché le peuple qu’on a accueilli sa voiture à coups de pierre. Les ecclésiastiques qui lui ont fait des remontrances, il leur a offert des volées de coups de bâton. Ceux-ci ont tout mandé à ses parents […], il n’a voulu voir que sa mère et lui a dit qu’il ne savait pourquoi on faisait une telle affaire de ses rapports avec Mlle de Rickard (ainsi se nomme la dame), qu’il ne l’avait auprès de lui que pour qu’elle lui montrât la musique, qu’elle sait dans la perfection. Quand les parents ont vu que rien n’y faisait, ils ont prié mon fils de faire enfermer la dame dans une maison de correction nommée Sainte-Pélagie, ce qui fut fait. L’évêque a fait le serment de ne plus voir de sa vie aucun de ses parents. Ainsi finit la chanson. » (28 juillet 1718)
Lorsque sa petite-fille devient abbesse de Chelles, elle écrit : « Le motif pour lequel notre pauvre Mlle d’Orléans est devenue une nonne est uniquement le peu d’affection que lui témoignait sa mère et la crainte d’être tourmentée pour qu’elle épousât le fils aîné du duc de Maine […] car, se disait-elle, si j’en épouse un autre, je m’attirerai la haine éternelle et la malédiction de ma mère. » (9 octobre 1718)
Elle se moque de certaines coutumes religieuses, notamment durant les fêtes de Pâques : « Nous n’irons qu’à onze heures à la grand-messe, à notre paroisse. Nous nous y rendrons en cérémonie avec les gardes du corps et les suisses, tambours et fifres. De plus je rends le pain bénit aujourd’hui, c’est une espèce de grand gâteau. Il y en a douze, chacun porté par un suisse en livrée. Les tambours, les trompettes, les fifres marchent en avant ; les carrosses sont couverts de banderoles avec mes armes, chacun porte six cierges. Le maître d’hôtel de quartier marche derrière, portant sa baguette, de plus l’aumônier en surplis et le contrôleur général de ma maison qui mènent le bain bénit à l’église. On le coupe en morceaux, j’en envoie par mon maître d’hôtel au roi, à la duchesse de Berry et à toute la famille royale. Pour cela aussi il y a des cérémonies, auxquelles les princes du sang n’ont pas droit, mais je m’en soucie si peu que je ne sais pas même en quoi elles consistent. C’est certes une chose sotte et folle. Cet usage n’existe qu’en France. » (Jour de Pâques 1719)
Elle fait preuve de tolérance : « Qu’est-ce que ce zèle impétueux qu’on déploie présentement à Heidelberg contre le catéchisme ? C’est une machination de prêtres, je n’en mettrais pas ma main au feu que les jésuites ne l’aient pas ourdie, car ils sont impitoyables vis-à-vis des autres religions […]. De tout temps les disputes et les querelles m’étaient insupportables ; pour avoir la paix on devrait supprimer la quatre-vingtième question [il s’agit du paragraphe du catéchisme réformé de Heidelberg qui dénonça la messe, désignée comme « idolâtrie maudite »]. À vrai dire elle est formulée trop durement. On aurait bien pu ne pas mettre cela. On ne devrait pas employer d’expressions aussi dures en parlant d’une chose qui se fait en mémoire de la passion et de la mort du Christ. » (1er juin 1719)
A la mort de sa petite-fille, la duchesse de Berry, elle livre quelques détails sur les coutumes princières en matière de deuil : « Nous ne prendrons le deuil que pour trois mois. Il devrait durer six mois, avec des carrosses et des livrées noirs, mais le nouveau règlement de deuil en France a tout réduit de moitié. » (23 juillet 1719) « On ne porte des habits de deuil en drap que pour un mari ou une mère. C’est du drap de Saint-Maur en laine qu’on porte ou une étoffe en poil de chèvre qui est encore plus légère. » (17 août 1719)
Elle lit beaucoup et réserve un jour à la lecture de la Bible : « Mais il faut que je m’arrête. J’ai commencé à écrire fort tard aujourd’hui, car c’était mon jour de Bible. J’ai lu mes chapitres, cinquième et soixante-seizième psaumes, les chapitres XIII, XIV, XV et XVI de saint Luc, et les mêmes chapitres de l’Apocalypse de saint Jean, à laquelle, pur dire vrai, j’ai fort peu compris. » (21 octobre 1719)
Elle écrit à Leibniz : « Cette nation-ci est très difficile à contenter ; les gens écoutent le premier venu qui leur fait accroire quoi que ce soit et la province fait tout ce qu’on lui écrit de faire de Paris. Cela a particulièrement lieu quand les méchants prêtres se mêlent des affaires […]. C’est le cadet des soucis des prêtres d’ici de faire connaître et admirer les œuvres merveilleuses de Dieu : le dieu de la plupart d’entre eux, c’est Mammon, comme il est dit dans les sainte Écritures. » (21 novembre 1715)
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Notes
[1] A la différence de a chapelle de Versailles. Madame se trouve alors à Paris.
[2] Fauteuil.
[3] Sac fourré destiné à tenir les pieds au chaud.
[4] Née en 1652, Madame a alors 43 ans.
[5] Il s’agit de l’évêque de Beauvais, le frère du duc de Beauvillier.
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