Dans son ouvrage Le Roman français au XVIIe siècle, Maurice Lever étudie dans l’extrait ci-dessous l’évolution du genre :
« Comment se présente la mutation du genre romanesque en ce dernier tiers du siècle ? Une constatation d’impose tout d’abord : le roman n’exerce plus tout à fait la même fonction de catalyseur des énergies et des aspirations d’une société. Il délaisse les grands espaces, l’aventure inlassablement recommencée, l’héroïsme épique, où se reconnaissait l’inconscient collectif, pour se replier dans la chronique du cœur solitaire aux prises avec ses propres conflits. Le héros baroque saisissait l’homme dans sa destinée ; le héros classique le saisit dans l’instantanéité de ses humeurs ou de ses passions. Il a perdu toute signification idéaliste ou exemplaire ; il n’est plus l’objet d’admiration ou représentation flatteuse de la noblesse, mais objet de sympathie, au sens premier du mot, de connivence intime, secrète. Cependant, à mesure qu’il s’intériorise, à mesure qu’il épuise la richesse de son regard dans l’énigme individuelle, le roman tend paradoxalement vers l’universel. L’esthétique classique ne tolère le particulier qu’autant qu’il rejoint le fond commun de la nature humaine. Le romancier se fait donc moraliste et philosophe : il sonde, il explore, il remue le dessous des âmes, pour ramener au jour les schémas essentiels.
Cela suppose d’abord qu’il simplifie sa narration, qu’il la débarrasse de tout ce qui la surchargeait inutilement. Sous l’influence bienfaisante de la nouvelle, on voit les dimensions du roman diminuer de façon sensible Le roman-fleuve a vécu. La plupart des œuvres tiendront désormais dans un seul volume, deux au maximum, rarement plus. Les grandes fresques du passé, L’Astrée ou Cléopâtre sont rééditées en versions abrégées, tandis que Madeleine de Scudéry passe sans transition des dix tomes de la Clélie au volume unique de Célinte (1661) ou de Mathilde (1667). En même temps, les structures s’allègent. Si l’on ne renonce pas définitivement aux histoires intercalées (on en retrouve jusque dans La Princesse de Clèves), du moins en évitera-t-on la prolifération, si préjudiciable à l’entendement du récit principal. Le début in medias res est souvent abandonné au profit d’une action linéaire, progressant jusqu’au dénouement sans s’écarter de l’ordre chronologique. Plus de faits extraordinaires, plus de prodiges, mais des événements simples et naturels. Le nombre de personnages diminue ; on élimine les confidents importuns, les comparses indiscrets, qui ralentissent l’action avec leurs propres aventures. Désormais, seuls paraîtront sur la scène ceux qui ont un rôle à y tenir. Leur état civil se transforme également sous la pression du goût nouveau : on ne veut plus de rois ni de princesses, mais des hommes et des femmes d’un abord plus familier, dans lesquels on puisse plus aisément se reconnaître.
Enfin, à mesure que l’on approche de la fin du siècle, on voit le champ romanesque s’étendre et se diversifier, se mêler de plus en plus à l’histoire, à la philosophie, à la politique, à la biographie, à la relation de voyage. Le roman ne se borne plus à raconter des aventures ou à ausculter les cœurs ; il entend aussi participer au mouvement des idées et se faire, à sa manière, le témoin de son temps. »
Pour mémoire :
- Nouvelles françaises, Segrais, 1656
- La Princesse de Montpensier, Mme de La Fayette, 1662 (publié sous le nom de Segrais)
- Histoire amoureuse des Gaules, Bussy-Rabutin, 1665
- Lettres portugaises, Guilleragues, 1660
- Cléonice, Mme de Villedieu, 1669
- Zayde, Mme de la Fayette, 1670 (publié sous le nom de Segrais)
- Dom Carlos, Saint-Réal, 1672
- Conjuration des Espagnols contre la République de Venise, Saint-Réal, 1674
- Les Désordres de l’amour, Mme de Villedieu, 1675
- La Princesse de Clèves, Mme de La Fayette, 1678 (anonyme)
- La Comtesse de Tende, Mme de La Fayette, 1724 (posthume)
Sources : Maurice Lever, Le Roman français au XVIIe siècle, P.U.F. 1981, pp. 165-169
* * *