1/ Centres étrangers
Texte : Claude Habib, « Écriture et défaveur : La Bruyère, écrivain moral », revue Esprit, mai 2001.
« Pour comprendre l’entreprise de La Bruyère, il faut admettre qu’il existe un bon ressentiment. La remémoration des situations, des faussetés, des injustices, c’est ce que La Bruyère appelle étude de l’homme. Elle est clairement nécessaire à l’œuvre : la persistance dans le temps de l’injure, de l’abus, du froissement des susceptibilités forme une condition de l’œuvre. Cette persistance est ce qui permet de les considérer, pour les décomposer en éléments comme font les philosophes, mais surtout pour les mettre à jour : pour les voir. Car l’après coup seul permet de voir et de concevoir ce qu’on entrevoit à peine dans la hâte du présent les relations obscures qui se jouent dans la fugacité et la presse, les coups bas inaperçus, les profits que certains tirent de l’urgence, et le prix que les autres payent. Car les rapports moraux n’existent pas de manière stable. Ils se bousculent, ils disparaissent, et c’est leur mode d’existence propre : ils ont lieu dans l’éphémère d’une attitude, d’un geste, d’un accent de voix. La Bruyère est fasciné par les hommes avantageux, mais il ne croit pas à la réalité de leurs avantages. Pour lui, ce sont des thèmes essentiellement passagers : il faut les prendre sur le vif car c’est là qu’ils ont lieu.
La Bruyère est au départ d’une lignée considérable de notre littérature, celle des observateurs extrêmement sensibles et irritables, qui excellent à faire apparaître le général recelé dans le détail, l’intention sous la nonchalance apparente, les agressions dans l’infime. Au XXe siècle, chez Proust ou chez Sarraute, la narration tend à dilater l’instant afin d’y redéployer le fourmillement des intentions. La Bruyère, lui, procède par coupe : il supprime l’écoulement du temps dans l’immobilité du portrait.
Ce qui apparente pourtant ces entreprises, c’est le goût de l’observation. Qu’elle se répande et s’enfle dans le flux de conscience, ou qu’elle se retienne dans les bornes de la remarque, l’écriture suppose l’exaspération contre tous ceux qui vous marchent plus ou moins volontairement sur les pieds. Elle consigne les innombrables façons de le faire.
Pour une part, le ressentiment s’apparente au recueillement, à la capacité de recueillir l’impression, de la faire perdurer afin de la décrire. Ce n’est pas sa seule signification. Bien des remarques de La Bruyère font aussi songer au ressentiment, dans son acception sociale. Sans doute faut-il ne pas être satisfait de sa place dans la société pour se consacrer à l’écriture morale. Mais l’expression est trop faible. La Bruyère suggère qu’il faut plus encore. Il faut se mettre en un point du corps social tel qu’on puisse y ressentir les situations d’humiliation. Et ce point, il faut s’y tenir.
La Bruyère établit fortement la différence entre l’homme en place et l’homme de lettres […]. Ce qui sous-tend le caractère de l’homme de lettres, c’est un refus. Être un homme de lettres […], c’est ne pas vouloir être important. Ce renoncement continu et calculé lui ménage une position idéale d’observation. C’est à partir de l’exclusion des honneurs, des charges mondaines et des plaisirs qu’on accède à ce qu’il appelle dans une autre remarque un « joli spectacle » […]. L’homme qui veut vraiment voir les hommes doit ambitionner la place d’où il ne pourra pas voir ce que les hommes veulent voir – ce qui, du point de vue des courtisans, est à voir (un spectacle, un ballet, une assemblée) –, mais où, de ce fait, il pourra observer leurs manœuvres pour « en être ». La première tâche, pour l’observateur, c’est de ménager cet écart. Il lui faut alors renoncer à compter pour quelque chose dans cette vie. Le ressentiment n’est donc pas un fait occasionnel […]. Il y a chez l’écrivain moraliste une résolution à ne pas occuper sa juste place, car une telle place le rendrait aveugle à ce fait central de la société : que le mérite8 y est bafoué, que la juste place est une illusion de nantis. Les conséquences pratiques d’une telle décision sont difficiles à apprécier. En particulier, cela ne veut pas dire qu’il faille se dérober aux honneurs et aux charges, si d’aventure ils vous échoient. Cela veut simplement dire qu’il ne faut jamais remplir quelque place que ce soit avec le sentiment satisfait et vaniteux que le monde est en ordre et le mérite, reconnu. Il ne faut jamais coïncider avec sa place. Avec le sentiment de suffisance, cesse la possibilité de l’écriture morale.
Contraction : Vous ferez la contraction de ce texte en 197 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise : les limites sont donc fixées à au moins 177 mots et au plus 217 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu’elle comporte.
Essai : Dans quelle mesure faut-il se tenir à l’écart des hommes que l’on peint pour examiner la nature humaine ? Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l’exercice de la contraction (texte de Claude Habib) et sur ceux que vous avez étudiés dans l’année dans le cadre de l’objet d’étude « La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
2/ Polynésie
B - Œuvre : La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l’Homme », – Parcours : Peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Jean-François Dortier, Empathie et bienveillance, 2017.
« Nul doute, l’empathie1 est devenue un enjeu humain majeur pour comprendre les humains et construire le « vivre ensemble ». Au travail, en famille, à l’école, à l’hôpital, et même en politique, l’empathie et son corollaire, la bienveillance, sont sollicités pour rendre les collectifs humains plus viables. […] Cet élan général en faveur des bons sentiments a suscité en réaction son lot de critiques. Elles sont de plusieurs ordres. Une première ligne de critiques provient des sociologues, qui se méfient des visions « naturalistes » des émotions et sentiments. Alain Ehrenberg, par exemple, a fermement contesté que l’empathie soit un sentiment universel et naturel, comme le soutiennent des psychologues et neurobiologistes selon lesquels la violence ou la délinquance sont la manifestation d’un trouble de l’empathie. Les bourreaux d’humains ou d’animaux peuvent être par ailleurs de bons pères de familles, soucieux de leurs proches et de leurs amis. Simplement, leur empathie est orientée sur d’autres objets d’attention. Plus généralement, les sociologues considèrent que l’empathie ou la sollicitude doivent toujours être envisagées dans leur contexte social. Ainsi, la sociologue américaine Arlie R. Hochschild, l’une des pionnières de la sociologie des émotions, considère que la sollicitude est toujours normalisée par des règles du social (felling rules – ou règles émotionnelles). L’environnement et les missions professionnelles encadrent ainsi, du moins en partie, les émotions. Il en va ainsi des hôtesses de l’air, par exemple, qui doivent materner les passagers, veiller à leur confort. Dans leur cas, la sollicitude n’est pas forcément feinte ; elle est réelle, mais « capturée » à des fins marchandes dans le cadre d’une relation de service très normalisée. L’auteure parle de « travail émotionnel » à propos de la façon dont les émotions sont mobilisées au travail. L’empathie au travail peut être vue aussi sous un autre angle que celui du « gouvernement des sentiments ». La plupart des métiers de services (le soin, le social, l’éducation) supposent un engagement dans une relation personnelle auprès des personnes. Un éducateur travaille avec des adolescents en crise, une assistante sociale ou une infirmière travaillent au contact d’êtres humains en difficulté. Cet engagement est très coûteux psychologiquement. À terme, cela peut conduire à éprouver une grande « fatigue compassionnelle2 ». Ce n’est pas un hasard si la notion de « burnout » est apparue aux États-Unis dans les années 1970 pour décrire une maladie typique des travailleurs sociaux. Bien que louable, l’empathie a ses faces sombres, et peut fragiliser celui qui la pratique au quotidien. La critique de l’empathie et la bienveillance peuvent prendre enfin une tournure plus directement politique. Pour Paul Bloom ou Yves Michaud, l’appel à la générosité et à la compassion, quand il vise à régler les problèmes sociaux, aboutit à une concurrence des victimes qui peut être source d’inégalité : se pencher sur le sort des uns, c’est ignorer les autres. À cela peuvent s’ajouter certains effets pervers : les bons sentiments ne font pas toujours de la bonne politique. Y. Michaud rappelle que des interventions récentes des Occidentaux en Irak au nom des principes humanitaires ont abouti à la destruction de l’État et favorisé l’essor du terrorisme. Cette critique politique repose souvent sur la distinction entre solidarité et bienveillance. Car après tout, il existe des formes d’assistance mutuelle qui ne reposent en rien sur l’empathie et l’attention à autrui. C’est le cas avec les systèmes d’assurance et de sécurité sociale. Quand une personne tombe malade, sa prise en charge ne relève pas d’un geste généreux d’inconnus mais de la prise en charge d’une caisse commune où chacun donne son obole pour ses propres intérêts. Cette solidarité ne fait pas appel à l’empathie réciproque, mais à l’intérêt bien compris de chacun : le partage des risques. De la même façon, le droit issu de la protection sociale est plus égalitaire que la philanthropie, certes généreuse, mais qui s’adresse en général à une communauté, une victime pour laquelle le généreux donateur s’est ému. Il reste, en dépit des critiques, que le développement des débats à son sujet nous rappelle une chose essentielle : aucun être humain, aucune société ne saurait se passer de bienveillance. Un monde sans gentillesse, sans prévenance, sans bienveillance n’est pas viable. Il est donc sans doute illusoire de ne compter que sur elle, mais tout aussi illusoire de vouloir s’en passer. Autrement dit, l’empathie ne fonde peut-être pas les relations humaines, mais elle les rend plus douces.
(781 mots)
Contraction
Vous résumerez ce texte en 195 mots. Une tolérance de +/- 10 % est admise : votre travail comptera au moins 176 mots et au plus 215 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu’elle comporte.
Essai
Doit-on nécessairement se mettre à la place des autres pour les comprendre ? Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l’exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés durant l’année dans le cadre de l’objet d’étude « La littérature d’idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ».