Voici deux portraits de Mme du Deffand, faits par elle-même. Le premier date de 1728, le second de 1774.
Premier portrait
« Madame la marquise du Deffand paraît difficile à définir. Le grand naturel qui fait le fond de son caractère la laisse voir si différente d’elle-même d’un jour à l’autre, que quand on croit l’avoir attrapée telle quelle est, on la trouve l’instant d’après sous une forme différente. Tous les hommes ne seraient-ils pas de même s’ils se montraient tels qu’ils sont ? Mais pour acquérir de la considération, ils entreprennent, pour ainsi dire, de jouer de certains rôles auxquels ils sacrifient souvent leurs plaisirs, leurs opinions, et qu’ils soutiennent toujours au-dessus de la vérité.
Madame la marquise du Deffand est ennemie de toute fausseté et affectation ; ses discours et son visage sont toujours les interprètes fidèles des sentiments de son âme ; sa figure n’est ni bien ni mal, sa contenance est simple et unie, elle a de l’esprit ; il aurait eu plus d’étendue et plus de solidité si elle se fût trouvée avec des gens capables de la former et de l’instruire ; elle est raisonnable, elle a le goût juste, et si quelquefois la vivacité l’égare, bientôt la vérité la ramène ; son imagination est vive, mais elle a besoin d‘être éveillée. Souvent elle tombe dans un ennui qui éteint toutes les lumières de son esprit ! Cet état lui est si insupportable, et la rend si malheureuse, qu’elle embrasse aveuglément tout ce qui se présente sans délibérer ; de là vient la légèreté dans ses discours et l’imprudence dans sa conduite, que l’on a peine à concilier avec l’idée qu’elle donne de don jugement, quand elle est dans une situation plus douce. Son cœur est généreux, tendre et compatissant ; elle est d’une sincérité qui passe les bornes de la prudence ; une faute lui coûte plus à faire qu’à avouer. Elle est très éclairée sur ses propres défauts, et découvre très promptement ceux des autres, et la sévérité avec laquelle elle se juge lui laisse peu d’indulgence pour les ridicules qu’elle aperçoit ; de là vent la réputation qu’elle a d’être méchante ; vice dont elle est très éloignée, n’ayant nulle malignité ni jalousie, ni aucun des sentiments bas que produit ce défaut. »
Deuxième portrait
« On croit plus d’esprit à madame du Deffand qu’elle n’en a : on la loue, on la craint, elle ne mérite ni l’un ni l’autre ; elle est, en fait d’esprit, ce qu’elle a été en fait de figure et ce qu’elle est en fait de naissance et de fortune, rien d’extraordinaire, rien de distingué ; elle n’a, pour ainsi dire, point eu d’éducation, et n’a rien acquis que par l’expérience : cette expérience a été tardive, et a été le fruit de bien des malheurs.
Ce que je dirai de son caractère, c’est que la justice et la vérité, qui lui sont naturelles, sont les vertus dont elle fait le plus de cas.
Elle est d’une complexion faible, toutes ses qualités en reçoivent l’empreinte.
Née sans talent, incapable d’une forte application, elle est très susceptible d’ennui, et ne trouvant point de ressources en elle-même, elle en cherche dans ce qui l‘environne, et cette recherche est souvent sans succès ; cette même faiblesse fait que les impressions qu’elle reçoit, quoique très vives, sont rarement profondes ; celles qu’elle fait y sont assez semblables ; elle peut plaire, mais elle inspire peu de sentiments. »
C’est à tort qu’on la soupçonne d’être jalouse, elle ne l’est jamais du mérite et des préférences qu’on donne à ceux qui en sont dignes, mais elle supporte impatiemment que le charlatanisme et les prétentions injustes en imposent ; elle est toujours tentée d’arracher les masques qu’elle rencontre, et c’est, comme je l’ai dit, ce qui la fait craindre des uns et louer des autres. »