
« J’allai au printemps à l’Isle-Adam, chez M. le prince de Conti. J’étais déjà dans le monde mais je n’avais jamais été à l’Isle-Adam ; et, pour une jeune personne, c’était un début. Madame la comtesse de Boufflers (1) et la maréchale de Luxembourg, toutes deux célèbres par leur esprit et par le bon goût de leur ton et de leurs manières, amies intimes de M. le prince de Conti, passaient à l’Isle-Adam toute la belle saison et là, ainsi qu’à Paris, elles étaient les juges suprêmes de tout ce qui débutait dans le monde. […]
La maréchale avait peu d’instruction, beaucoup d’esprit naturel, et cet esprit était rempli de finesse, de délicatesse et de grâce. Elle attachait trop d’importance à l’élégance du langage, des manières et à la connaissance des usages du monde. Elle jugeait sans retour sur une expression de mauvais goût et ce qu’il y a de singulier, c’est que ce jugement frivole était presque toujours parfaitement juste. Mais elle ne jugeait ainsi que les gens du monde et non les étrangers et les provinciaux. « Celui, disait-elle, qui a pu observer ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas, et qui adopte un mauvais ton, manque certainement de tact, de goût et de délicatesse. » D’ailleurs, elle prétendait avoir découvert dans tous les usages du monde établis alors une finesse et un bon sens admirables ; et en effet, quand on la questionnait à cet égard, elle avait réponse à tout, et ces réponses étaient toujours ingénieuses et spirituelles. Sa désapprobation, qu’elle n’exprimait jamais que par une moquerie laconique et piquante, était une sentence sans appel. Celui qui la recevait perdait communément cette espèce de considération personnelle qui faisait que l’on était recherché dans la société et toujours invité aux petits soupers où l’on ne voulait rassembler que des personnes aimables et de bon air. Ce genre de considération était alors très désirable et très envié.
Les censures de la maréchale ne portaient pas toujours sur des choses frivoles ; elle condamnait avec plus de rigueur encore le ton avantageux et tranchant, la confiance présomptueuse, et tout ce qui dans la conversation annonçait la fatuité ou de mauvais sentiments. La maréchale était véritablement l’institutrice de toute la jeunesse de la Cour, qui mettait une grande importance à lui plaire. Je m’attachai particulièrement à l’écouter ; elle me prit en amitié et me permit de la questionner sur les choses que j’ignorais, et surtout sur les usages du monde, dont elle avait étudié l’esprit : ce qui m’a aidé à faire un ouvrage que j’ai dans mon portefeuille, et qui a pour titre : Esprit des usages et des étiquettes du dix-huitième siècle. Je compte y donner une autre forme et le mettre en dictionnaire (2).
La comtesse de Boufflers […] était l’un des plus aimables personnes que j’ai connues ; elle avait dans l’esprit je ne sais quelle contrariété qui lui faisait soutenir des opinions extraordinaires et quelquefois extravagantes : elle était trop ennemie des lieux communs. Cette aversion, jointe à beaucoup d’esprit, la rendait très piquante, mais lui donnait à tort la réputation d’avoir l’esprit faux [manque de jugement] ; au reste, sa conversation était amusante et remplie d’agréments. Elle aimait à faire valoir le autres et c’était avec un naturel et une grâce que je n’ai vus qu’à elle. […]
Il [le prince de Conti] fut aussi le plus magnifique de nos princes ; on était chez lui comme chez soi. Dans les grands voyages de l’Isle-Adam, chaque dame avait des chevaux et une voiture à ses ordres ; et, n’étant obligée de descendre dans le salon qu’une heure avant le souper, elle était maîtresse de donner à dîner tous les jours dans sa chambre à sa société particulière. Comme le prince ne dînait point, il voulait épargner aux femmes la peine de descendre dans une salle à manger et l’ennui de s’y trouver avec cent personnes. La représentation était réservée pour le soir ; mais on jouissait durant toute la journée d’une liberté parfaite et du charme d’une société intime. »
Notes
(1) La comtesse de Boufflers était la maîtresse de Conti.
(2) Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la Cour, des mœurs et des usages du monde (1818).
* * *