« Depuis cinquante ans, elles ont été soumises à une infinité de systèmes opposés les uns aux autres. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ; point de maîtres, point de leçons ; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature ; et comme la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; on surchargea les enfants d’instruction et d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la chimie étaient à la mode. L’étude de l’histoire et de la morale fut toujours très négligée […] ; on montait à cheval à l’anglaise ; on se déclarait gluckiste ou piccinniste (1), on pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. : cela s’appelait être bien élevé. À la Révolution, on se précipita dans la politique, tous les jeunes gens devinrent des hommes d’État. Depuis 1701 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes. On fit faire aux écoliers des multitudes d’amplifications et les plus ridicules obtinrent constamment tous les prix. Ces brillants élèves, sortis des écoles, se livrèrent à la littérature ; ils y portèrent le néologisme, l’emphase et le philosophisme qui leur avaient procuré tant de succès dans leurs classes. Paris fut inondé de brochures politiques, de romans philosophiques, de drames pathétiques et de mélodrames dans lesquels une épouse adultère ou une fille mère jouait toujours le beau rôle. […]
Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription vint détruire de si douces espérances […]. Pendant ce temps on refaisait un Code (2) et l’autorité paternelle y fut oubliée.
On a dit et redit, dans ces derniers temps, qu’il est ridicule de vouloir amuser les enfants en les instruisant et que cette manière ne vaut rien. Néanmoins, est-il bien certain qu’il soit absolument nécessaire de s’ennuyer pour s’instruire et que la fatigue et l’ennui soient les seules bases de la science ? On répond : Qu’on ne sait bien que ce qu’on a appris avec peine. Dans ce cas, les écoliers sans mémoire et sans intelligence seront par la suite les seuls littérateurs véritablement instruits ; car ceux qui ont une grande mémoire, de l’imagination et de l’esprit apprennent sans aucune peine les beaux vers et retiennent aussi sans peine les passages remarquables des moralistes et des orateurs célèbres et les grands faits historiques. Les personnes qui ont instruit des enfants savent qu’au contraire ils ne retiennent bien que ce qu’ils ont appris avec application, c’est-à-dire avec plaisir. L’autorité peut obtenir d’un enfant qu’il se tienne tranquille sur une chaise et qu’il attache ses yeux sur un livre ; mais l’attention ne se commande point ; c’est la curiosité qui la donne, c’est le goût qui la fixe. Vouloir que les enfants ne soient pas assujettis à des études réglées et que l’instruction ne leur soit jamais donnée que sous des formes amusantes et frivoles est sans doute un mauvais système ; mais c’en est un très bon d’ôter de leurs études toutes les épines inutiles et toute la peine qui n’est pas absolument indispensable. Enfin le soin de les instruire encore dans leurs jeux mêmes et de rendre leurs récréations profitables est si utile que l’on ne conçoit pas qu’on puisse s’en moquer ou seulement le négliger.
On prétend que les études étaient infiniment meilleures il y a soixante ans parce qu’elles étaient franchement ce qu’elles doivent être, c’est-à-dire très pénibles et que, par conséquent, il n’y avait point d’abrégés et d’ouvrages d’agrément sur des matières graves et sérieuses. On oublie que Bossuet fit des abrégés ; que Fénelon composa pour son élève des dialogues et un beau poème politique (3) ; que madame de Maintenon écrivit de charmantes conversations pour Saint-Cyr ; qu’elle fit faire, par l’abbé Ragois, pour l’éducation du duc du Maine, des abrégés d’histoire et de géographie ; que Fontenelle fit sur l’astronomie de jolis dialogues pleins de galanterie (4) ; que l’abbé Terrasson plaça toutes ses savantes recherches sur les anciens Égyptiens dans un roman très intéressant (5) ; que Pluche tâcha de donner une forme très amusante à l’étude de l’histoire naturelle dans son Spectacle de la Nature (6) ; que La Mothe (7) fit pour la jeunesse de très bons sommaires historiques en vers ; que les meilleurs instituteurs de ce temps, et peut-être de tous les temps, que les jésuites s’attachèrent surtout à rendre l’étude agréable ; qu’ils firent, pour leurs élèves, des tragédies, des comédies et des ballets moraux. »
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Notes
(1) En France, au 18e siècle, la musique faisait l’objet de débats passionnés. La célèbre querelle des Bouffons opposa, à partir de 1752, les partisans de la musique italienne à ceux de la musique française. Elle fuit suivie par celle des partisans de Gluck et de Piccinni. Iphigénie en Aulide, que Gluck donna le 19 avril 1774, remporta un succès immédiat, sollicité, il fait bien le dire par la jeune Marie-Antoinette (Gluck, autrichien, fut son maître de musique à Vienne). Gluck obtint les appuis de Rousseau (éminent musicologue aussi) et de Mme de Genlis. Parmi ses opposants, citons d’Alembert, Diderot, La Harpe et Marmontel.
(2) Le Code civil des Français, promulgué le 21 mars 1804, appelé plus tard le Code Napoléon.
(3) Bossuet écrivit notamment en 1675 un Abrégé de l’Histoire de France pour le dauphin et Fénelon les Dialogues des morts (publiés en 1712) ainsi que les Aventures de Télémaque (publiées en 1699) pour son élève le duc de Bourgogne.
(4) Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686).
(5) L’abbé Terrasson publia Sethos en 1731, roman pseudo-historique imité du Télémaque de Fénelon : la fiction sert à enseigner une morale individuelle et sociale, indépendante des dogmes de la religion.
(6) Le Spectacle de la Nature ou Entretiens sur l’histoire naturelle et les sciences (1732-1742) de l’abbé Pluche connut un grand succès. L’auteur y prouvait l’existence de Dieu en décrivant les merveilles de la nature.
(7) La Mothe, dit La Hode, fut professeur puis préfet au célèbre collège Louis-le-Grand.