Notons que Madame Roland occupe à l’Abbaye [1] la cellule de Charlotte Corday. Elle raconte sa vie entière durant son incarcération qu’elle prend calmement.
Extraits
« Me voilà donc en prison ! me dis-je. Ici je m’assieds et me recueille profondément » et elle ajoute : « Ils ne m’empêcheront pas de vivre jusqu’à dernier instant. » Comment écrit-elle ? « Je ne commande pas à ma plume ; elle m’entraîne où il lui plaît et je la laisse aller. »
En prison : « Levée à midi, j’examinai comment je m’établirai dans mon nouveau logis ; je couvris d’un linge blanc une petite vilaine table que je plaçai près de ma fenêtre et que je destinai à me servir de bureau, résolue de manger plutôt sur le coin de la cheminée pour me conserver propre et rangée la table de travail. » En quittant la prison de l’Abbaye, elle rapporte que le « concierge ne l’avait jamais vu habiter par quelqu’un d’aussi bonne humeur que moi, et qui admirait la complaisance avec laquelle j’y ordonnais des livres et des fleurs, me disait qu’il l’appellerait désormais le pavillon de Flore. »
Toute jeune, on lui a dit : «Mademoiselle, vous avez beau vous en défendre, vous finirez par faire un ouvrage ! - Ce sera donc sous le nom d’autrui ? Car je me mangerais les doigts avant de me faire auteur [2]. » Elle lisait beaucoup, notamment La Nouvelle Héloïse de Rousseau, qui l‘impressionna : « J’avais beaucoup lu, je connaissais un assez grand nombre d’écrivains, historiens, littérateurs et philosophes ; mais Rousseau me fit une impression semblable à celle que l’avait faite Plutarque à huit (sic) ans : il sembla que c’était l’aliment qui me fût propre et l’interprète des sentiments que j’avais avant lui, mais que lui seul savait l‘expliquer. »
Plutarque (Les Hommes illustres) fera toujours partie en effet de ses livres de chevet : « Mais Plutarque semblait être la véritable pâture qui me convînt ; je n'oublierai jamais le carême de 1763 (j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'église en guise de semaine sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine sans que je songeasse à le devenir. »
Elle aida son époux en secret : « Il faisait imprimer la description qu’il avait faite pour l’Académie de quelques Arts, et il mettait au net ses manuscrits sur l’Italie ; il me fit son copiste et son correcteur d’épreuves ; j’en remplissais la tâche avec une humilité dont je ne puis m’empêcher de rire lorsque je me la rappelle, et qui paraît presque inconciliable avec un esprit aussi exercé que je l’avais. »
Mais le mariage ne fut pas heureux : « Mes petites expériences me persuadèrent que je pourrais endurer les plus grandes souffrances sans crier. Une première nuit de mariage renversa mes prétentions, que j’avais gardées jusque-là. »
« Ces conférences [3] m’intéressaient beaucoup et je ne les aurais pas manquées, quoique je ne m’écartasse jamais du rôle qui convenait à mon sexe. Assise près d’une fenêtre, devant une petite table sur laquelle étaient des livres, des objets d’étude, de petits ouvrages de mains, je travaillais ou je faisais des lettres tandis que l’on discutait. Je préférais écrire, parce que cela me faisait paraître plus étrangère à la chose […]. Exceptés les compliments d’usage à l’arrivée et au départ de ces Messieurs, je ne me permis jamais de prononcer un mot, quoique j’eusse souvent besoin de me pincer les lèvres pour m’en empêcher. »
« S’il m’avait été donné de vivre, je n’aurais plus eu, je crois, qu’une tentation : c’eût été de faire les Annales du siècle, et d’être la Macaulay de mon pays ; j’allais dire le Tacite de la France, mais cela ne serait point modeste, et les polissons qui ne se piquent pas de l’être, dans l’autre sens, diraient qu’il me manque pour cela quelque chose. »
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Notes
[1] Elle sera ensuite incarcérée à Sainte-Pélagie puis à la Conciergerie.
[2] Une femme de bonne famille ne publiait pas sous son nom : elle serait devenue une « femme publique ».
[3] Les députés ses réunissaient chez elle après les séances à l’Assemblée.
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