On l'a vu, l'Orient est à la mode.
Le conte se déploie dans un univers oriental somptueux et féerique : le phœnix, oiseau divin pour les Chaldéens, y ressuscite de ses cendres, des griffons tirent le canapé volant de la princesse et on sert rôti le bœuf Apis lors du festin couronnant le mariage si espéré des deux héros.
Il s’agit donc d’un roman d’amour. Formosante, l’éblouissante fille du roi de Babylone, et le bel Amazan, un Gangaride venu la voir de son pays où les hommes vivent libres et selon la nature, éprouvent dès le premier regard une passion irrésistible. Des empêchement passagers séparent les deux jeunes gens et déclenchent une course-poursuite à travers le monde. Prétexte pour Voltaire, qui invente un voyage philosophique à travers l’Europe des Lumières, où l’on rencontre des rois témoignant que « le temps de la raison est venu », notamment Fréderic II, Stanislas Poniatowski et Catherine II.
Le cadre et le merveilleux rattachent La Princesse de Babylone à la lignée des contes voltairiens entamée par Zadig. Formosante rappelle la reine Astarté et les diamants d’Amazan évoquent ceux de Candide au sortir de l’Eldorado. Le voyage critique à travers l’Europe relie l’ouvrage à une autre série de contes, commencé avec l’Histoire des voyages de Scarmentado. Ce voyage d’insère dans une structure baroque riche en aventures, utopies et histoires imbriquées. La Princesse est le dernier conte où Voltaire allie le merveilleux, la fantaisie et le réalisme.
Sources : Dictionnaire de la littérature française, 18e siècle, op. cit.
La Princesse de Babylone (Voltaire) : défense des animaux
Bélus, roi de Babylone en Chaldée, veut marier sa fille, la jeune et belle Formosante. Il organise un grand concours composé d’épreuves diverses au cours desquelles s’affrontent des prétendants venus des quatre coins du monde. Elle tombe sous le charme de l’un deux, qui semble avoir toutes les qualités requises par Bélus, mais qui s’enfuit précipitamment. Il n’a que le temps de lui offrir un oiseau au plumage magnifique.
CHAPITRE V
(Extrait)
« Elle éclatait en sanglots ; elle s’écriait avec larmes : « Je ne le reverrai donc plus ; il ne reviendra pas !
— Il reviendra, madame, lui répondit l’oiseau du haut de son oranger ; peut-on vous avoir vue, et ne pas vous revoir ?
— Ô ciel ! ô puissances éternelles ! mon oiseau parle le pur chaldéen ! »
En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux sur son lit : « Êtes-vous un dieu descendu sur la terre ? êtes-vous le grand Orosmade (voir note) caché sous ce beau plumage ? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.
— Je ne suis qu’un volatile, répliqua l’autre ; mais je naquis dans le temps que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ânesses, les chevaux, et les griffons, s’entretenaient familièrement avec les hommes. Je n’ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d’honneur ne me prissent pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu’à vous. »
Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l’empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d’abord quel âge il avait. « Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame ; je suis de l’âge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent la précession des équinoxes, et qui s’accomplit en près de vingt-huit mille de vos années (voir note). Il y a des révolutions infiniment plus longues : aussi nous avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j’appris le chaldéen dans un de mes voyages ; j’ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne ; mais les autres animaux mes confrères ont renoncé à parler dans vos climats.
— Et pourquoi cela, mon divin oiseau ?
— Hélas ! c’est parce que les hommes ont pris enfin l’habitude de nous manger, au lieu de converser et de s’instruire avec nous. Les barbares ! ne devaient-ils pas être convaincus qu’ayant les mêmes organes qu’eux, les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s’appelle une âme tout comme eux ; que nous étions leurs frères, et qu’il ne fallait cuire et manger que les méchants ? Nous sommes tellement vos frères que le grand Être, l’Être éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes, nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous, de sucer le vôtre. Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l’heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots : Du temps que les bêtes parlaient. Il est vrai qu’il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens ; mais ils ont résolu de ne point répondre depuis qu’on les a forcés à coups de fouet d’aller à la chasse, et d’être les complices du meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les daims, les lièvres et les perdrix. Vous avez encore d’anciens poèmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours ; mais c’est avec tant de grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd’hui. Le pays où demeure votre charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul où votre espèce sache encore aimer la nôtre et lui parler ; et c’est la seule contrée de la terre où les hommes soient justes.
— Et où est-il ce pays de mon cher inconnu ? Quel est le nom de ce héros ? Comment se nomme son empire ? Car je ne croirai pas plus qu’il est un berger que je ne crois que vous êtes une chauve-souris.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même s’il voudrait s’abaisser à l’être ; il aime trop ses compatriotes : il est berger comme eux. Mais n’allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu’eux ; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu’ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais : c’est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. »
Voltaire, La Princesse de Babylone, (1768)
Ahura Mazda ou « Orosmade » est le dieu créateur que vénèrent les zoroastriens. Le zoroastrisme est la religion des perses qui conquirent Babylone au Vie siècle avant J.-C.
On attribue en effet aux astronomes babyloniens la découverte du changement de l’axe de rotation de la terre et du cycle de précession de cet axe, c’est-à-dire du temps qu’il lui faut pour retrouver la même position, soit environ 26 000 ans.