Après avoir abandonné ses cinq enfants à l’Hospice (voir infra), Rousseau a l’audace de publier un traité d’éducation, l’Émile où il écrit : « Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point le droit de le devenir. »
Quant à ses idées pédagogiques, elles sont pures spéculations et utopies. Il en est conscient, écrivant dans la préface : « On croira moins lire un traité d’éducation que les rêveries d’un visionnaire sur l’éducation. »
Ses rapports avec l’éducation sont curieux. Orphelin de mère à sa naissance, Rousseau est un autodidacte qui devient précepteur médiocre, selon ses dires : il abandonne au bout de dix jours l’éducation du fils de M. Dupin, est accusé d’être « sauvage et pédant » avec ceux de M. de Mably mais en 1740, à l’âge de 28 ans, écrit un Mémoire pour l’éducation de M. de Sainte-Marie.
Quant à l’abandon de ses enfants, il en éprouve du remords... Il écrit dans les Confessions : « Le remords enfin devint si vif qu’il m’arracha presque l’aveu public de ma faute au commencement de l'Émile, et le trait même est si clair, qu’après un tel passage il est surprenant qu’on ait eu le courage de me le reprocher. » Le voilà qui accuse ses détracteurs !
Pour Rousseau, la nature humaine est bonne mais corrompue par la vie en société. On peut citer : « Observez la nature, et suivez la route qu’elle nous trace » ou encore « Tout est bien sortant des mains de l’auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. »
Conseils de Rousseau à appliquer avec modération...
* [Jusqu’à douze ans], la première éducation doit être purement négative. Elle consiste non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l’esprit de l’erreur. [...] Ne raisonnez point avec vos élèves. »
* Il faut fuir « ces risibles établissements qu’on appelle collèges » et prendre un précepteur jeune : « Il n’y a pas assez de choses communes entre l’enfance et l’âge mûr pour qu’il se forme un attachement bien solide à cette distance. Les enfants flattent quelquefois les vieillards, mais ils ne les aiment jamais. »
* Il faut laisse l’enfant faire ses propres expériences : « Je ne sache pas qu’on ait jamais vu d’enfant en liberté se tuer, s’estropier, ni se faire un mal considérable. »
* De nombreux enfants meurent jeunes, donc inutile de se fatiguer : « Des enfants qui naissent, la moitié, tout au plus, parvient à l’adolescence ; et il est probable que votre élève n’atteindra pas l’âge d’homme. [...] Pourquoi voulez-vous ôter à ces petits innocents la jouissance d’un temps si court qui leur échappe ? »
* Il faut faire de la gymnastique : « Plus le corps est faible, plus il commande : plus il est fort, plus il obéit. »
* Pas de livres avant douze ans car on n’y trouve que « des mots, encore des mots, toujours des mots. » On connaît bien cette phrase : « Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. » À se demander pourquoi Rousseau en écrivit...
* Pas de géographie : « En pensant lui apprendre la description de la terre, on ne lui apprend qu’à connaître des cartes. »
* Pas de langues étrangères trop jeune : « Nul enfant, les prodiges à part [n’a] jamais vraiment appris deux langues. »
* Le précepteur doit savoir se faire oublier, « tout faire en ne faisant rien. » : « Vous ne parviendrez jamais à faire des sages si vous ne faites d’abord des polissons ; c’était l’éducation des Spartiates : au lieu de les coller sur des livres, on commençait par leur apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étaient-ils pour cela grossiers étant grands ? »
* Il faut « guider un peu, mais très peu, sans qu’il y paraisse. S’il se trompe, laissez-le faire, ne corrigez point ses erreurs, attendez en silence qu’il soit en état de les voir et de les corriger lui-même ; ou tout au plus, dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir. »
La véritable éducation commence donc vers douze ans (âge de raison) avec un livre de base, Robinson Crusoé. Car il s’agit d’apprendre avant tout un métier manuel. Émile deviendra menuisier. Après quinze ans, vient l’âge « des passions » : éducation sentimentale, sexuelle et religieuse. Mais il faut rester vierge jusqu’à vingt-cinq ans car « la continence est dans l’ordre de la nature » et « c’est un devoir de morale. » À vingt-cinq ans, le précepteur lui cherche une femme, Sophie, simple et discrète : « Cultiver dans les femmes les qualités de l’homme, et négliger celles qui leur sont propres, c’est donc visiblement travailler à leur préjudice. » Dans le couple, « l’un doit être actif et fort, l’autre passif et faible ; il faut nécessairement que l’un veuille et puisse ; il suffit que l’autre résiste un peu. Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. »
Charmant ! Dire que les femmes aimaient tant Rousseau (du moins ses lectrices) et tentèrent d'appliquer ses préceptes ! Quant à Émile, à 25 ans, il serait inadapté à la vie en société, sinon névrosé. Il faut savoir (le sait-on ?) que Rousseau a laissé un manuscrit inachevé, titré Émile et Sophie ou Les solitaires. Adultère, séparation et divorce, voilà le résultat d’une si belle éducation !
Pour d’autres raisons, l’Église met l’ouvrage à l’index en 1762 (il y était encore en 1948 !). Le parlement de Paris condamne l’ouvrage en 1759 : « Que seraient d’ailleurs des sujets élevés sur de pareilles maximes, sinon des hommes préoccupés du scepticisme et de la tolérance, abandonnés à leurs passions, livrés aux plaisirs des sens, concentrées en eux-mêmes par l’amour-propre, qui ne reconnaîtraient d’autres voix que celles de la nature, et qui, au noble désir de la solide gloire, substitueraient la pernicieuse manie de la singularité ? »
Sources : Rousseau, Émile ou De l’éducation, Garnier-Flammarion, 1966, introduction par Michel Launay.