Les quatre chants de ce poème didactique (poésie descriptive), Les Jardins ou l'Art d'embellir les paysages (Delille), célèbrent les charmes d’une nature modelée par l’homme : jardins façonnés, décorations florales et cascades, rochers et jeux de lumières, espaces vivants où se déroulent des scènes bucoliques, amoureuses ou solennelles. Structure raide et souci encyclopédique n’enlèvent pas les qualités de l’ouvrage : sensibilité, nostalgie, fluidité et beauté fugace des choses proposent un renouveau dans l’alliance fragile entre nature, imaginaire et civilisation. Le sens de la nature le rapproche de Bernardin de Saint-Pierre et on sent chez Delille un effort pour passer de la description à la suggestion de l’émotion qui fera les beaux jours du romantisme de Lamartine (« Le Vallon » ou « Le Lac »).
Le sujet répond à la vogue des jardins anglais de Fragonard et à la volonté de diriger la nature dont s‘inspire la Julie de La Nouvelle Héloïse (Rousseau) quand elle réalise avec « L’Élysée » un parc selon son cœur.
Mme Geoffrin le découvre et Voltaire le protège. On voit en lui le Virgile du siècle quand il publie en vers des Géorgiques (1770). Sous l’Empire, il fera figure de maître incontesté du néo-classicisme avec son épopée L’Imagination qui ouvre au sensualisme la poésie philosophique. On pense à Milton.
Extrait du chant II, parfois titré « Charme de l’Automne »
Des conseils au jardinier, Delille passe à l’évocation des belles teintes de l’automne, puis se laisse envahir par la mélancolie de la saison.
« ... Ainsi que les couleurs et les formes amies,
Connaissez les couleurs, les formes ennemies.
Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés,
Repousserait le saule aux longs rameaux baissés ;
Le vert du peuplier combat celui du chêne :
Mais l’art industrieux peut adoucir leur haine,
Et, de leur union médiateur heureux,
Un arbre mitoyen les concilie entre eux.
Ainsi, par une teinte avec art assortie,
Vernet de deux couleurs éteint l’antipathie.
Tu connus ce secret, ô toi (1) dont le coteau,
Dont la verte colline offre un si doux tableau,
Qui, des bois par degrés nuançant la verdure,
Surpassa Le Lorrain et vainquis la nature.
Observez comme lui tous ces différents verts,
Plus sombres ou plus gais, plus foncés ou plus clairs.
Remarquez-les surtout, lorsque le pâle automne,
Près de la voir flétrir, embellit sa couronne :
Que de variété ! que de pompe et d’éclat !
Le pourpre, l’orangé, l’opale, l’incarnat,
De leurs riches couleurs étalent l’abondance.
Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence.
Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons
De moment en moment la feuille sur la terre
En tombant interrompt le rêveur solitaire.
Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.
Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,
Si quelque souvenir vint rouvrir ma blessure,
J’aime à mêler mon deuil au deuil de la nature ;
De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,
Seul, errant, je me plais à fouler les débris.
Ils sont passés les jours d’ivresse et de folie :
Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;
Viens, non le front chargé des nuages affreux
Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,
Mais l’œil demi-voilé, mais telle qu’en automne
À travers des vapeurs un jour plus doux rayonne ;
Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s’humecter de pleurs délicieux... »
Notes
(1) Hommage au duc d’Harcourt, pour son jardin de la Colline, près de Caen.
Extrait du chant III, parfois titré « Jeux d’eau »
Fraîches, vivantes et variée dans leurs jeux, les eaux sont l’âme des jardins. On peut préférer sans doute la spontanéité de Ronsard lorsqu’il chantait la fontaine Bellerie mais, dans le cadre étroit d’une nature asservie par l’homme, Delille traduit assez bien des impressions agréables. Il parle ici des jets d’eau.
« ... Persuadez aux yeux que d’un coup de baguette
Une Fée, en passant, s’est fait cette retraite.
Tel j’ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur ;
L’œil de son jet hardi mesure la hauteur ;
Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent,
Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent ;
Le gazon est plus vert, l’air plus frais ; les oiseaux
S’animent au doux bruit de la chute des eaux,
Et les bois inclinant leurs têtes arrosées,
Semblent s’épanouir à ces douces rosées.
Plus simple, plus champêtre, et non moins belle aux yeux,
La cascade ornera de plus sauvages lieux.
De près est admirée, et de loin entendue
Cette eau toujours tombante et toujours suspendue ;
Variée, imposante, elle anime à la fois
Les rochers et la terre, et les eaux et les bois.
Employez donc cet art ; mais loin l’architecture
De ces tristes gradins, où, tombant en mesure,
D’un mouvement égal les flots précipités
Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés (1).
La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d’ailleurs a plus d’un caractère.
Il faut choisir. Tantôt d’un cours tumultueux
L’eau se précipitant dans son lit tortueux
Court, tombe et rejaillit, retombe, écume et gronde ;
Tantôt avec lenteur développant son onde,
Sans colère, sans bruit, un ruisseau doux et pur
S’épanche, se déploie en un voile d’azur.
L’œil aime à contempler ces frais amphithéâtres,
Et l’or des feux du jour sur les nappes bleuâtres,
Et le noir des rochers, et le vert des roseaux,
Et l’éclat argenté de l’écume des eaux.
Consultez donc l’effet que votre art veut produire ;
Et ces flots, toujours prompts à se laisser conduire,
Vont vous offrir, plus lents ou plus impétueux,
Des tableaux gais ou fiers, grands ou voluptueux ;
Tableaux toujours puissants ! Eh ! qui n’a pas de l’onde
Éprouvé sur son cœur l’impression profonde ?... »
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(1) Delille souhaite que le jardinier imite la nature au lieu de lui substituer un ordre géométrique.
Remarque : Baudelaire traite Delille de « misérable auteur des Jardins. » On s'en serait douté ! On ignore ce qu'il pouvait penser de ces vers écrits par le cardinal de Bernis (élu à l'Académie Française à 29 ans), tout à fait exemplaires de la poésie maniérée de ce temps :
« L'amour est un enfant, mon maître.
Il l'est aussi du berger et du roi.
Il est fait comme vous, il pense comme moi,
Mais il est plus hardi peut-être... »
On sait par contre que Voltaire surnommait Bernis « Babet la Bouquetière »...
Remarque sur la poésie du 18e siècle
D'une manière générale, on a pu parler, pour le 18e siècle, de poésie emprisonnée, le 18e siècle restant celui de la philosophie. A ce propos, Jean Tortel écrit dans Un certain 17e siècle :
« Au 18e siècle, la poésie continue celle du 17e et, à force de durer, elle se répète et s’exténue. La faute en est sans doute à la révérence des poètes pour la manière de dire classique qu’ils prennent pour modèle indépassable. Ce qui est tout à fait contradictoire avec l’essence même de ce siècle instable et secoué de multiples soubresauts : ainsi, le langage poétique figé s’oppose à la pensée, à la morale et à la parole nouvelles qui aboutiront à la Révolution. Mais la poésie ne changera pas pour autant. Cependant, on tente d’accéder par les vers à des sujets nouveaux, en phase avec les nouvelles connaissances scientifiques, comme Boufflers dans Le Libre Arbitre ou Delille dans Les Trois Règnes de la Nature. Comme dit Chénier : « Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. » Boileau et Racine restent des modèles indépassables. Respect des poncifs, souci d’élégance et de politesse chez ces poètes qui fréquentent les salons de la bonne société où l’on est avant tout respectueux du bon usage.
C’est sans doute à Chateaubriand (après Rousseau notamment) et à son « Levez-vous, orages désirés » que l’on doit le déferlement de la sensibilité, de l’imagination, du souvenir, de la perte de soi, du rêve, de la nature et de la solitude qui caractérisent le romantisme du siècle suivant.
Mais, au 18e, ce n’est pas le dessèchement des esprits qui est en cause : pourquoi affecterait-il le langage et non la peinture (Watteau, Chardin et d’autres) ou la musique (Couperin, Rameau, etc.) ? Rousseau bien sûr, mais aussi Diderot, l’évolution du drame et la comédie larmoyante indiquent l’envahissement de la sensibilité : ce qu’on appelle le « préromantisme » remonte à 1750 environ. »