CHAPITRE I - LES ÉCRIVAINS PRÉROMANTIQUES
1/ La littérature classique au XVIIIe siècle
L'auteur embrasse tout le siècle et retient avant tout Voltaire. Il s’agit pour lui d’une littérature à l’imagination figée qui a besoin d'un renouvellement. Le romantisme développera ces tendances nouvelles que sont la passion, le rêve, le sentiment de la nature. Il insiste sur les rapports de la littérature et de la société qui exerce sur la première un empire absolu : la littérature a un caractère social avant tout, elle est « salonnière », académique et correspond à l'ascension sociale de la bourgeoisie. L'Ecosse et la Suisse sont les berceaux du préromantisme ; dans ces pays agrestes et montagneux, la tradition locale reste forte.
2/ Caractères généraux
À partir du second tiers du XVIIIe mais d'une manière isolée, le mouvement se précise en Angleterre, en France et en Allemagne.
Il retient ainsi l'essai Sur la poésie dramatique de Diderot et ses Entretiens, la Lettre de Lessing contre Gottsched et les articles de Herder sur Shakespeare, sans oublier de mentionner le Discours pour la fête de Shakespeare de Goethe.
3/ Le préromantisme anglais et écossais
Il se manifeste dès le début du siècle mais n’a aucun retentissement sur le continent en raison des problèmes afférents à la langue.
Différentes Leçons sur la poésie sacrée des Hébreux sont données à Oxford par l’évêque Robert Lowth, publiées en latin en 1753, puis traduites en anglais et en allemand.
L’Essai sur le génie original d’Homère de Robert Wood paraît en 1768 puis est traduite en allemand et en français.
En 1759, Young fait paraître ses Conjectures sur la composition originale. L’œuvre est aussitôt traduite en Allemagne dans le groupe de Lessing et influence profondément le pays. Les idées reprises par Herder et les jeunes enthousiastes de la génération de Goethe entrèrent comme élément essentiel dans le préromantisme allemand. Le Tourneur traduit l’essai en France en 1770.
Mais dès les années 1742-1745, les Nuits de Young mettent à la mode dans toute l’Europe la poésie nocturne et celle des tombeaux.
James Macpherson donne en prose, soi-disant traduits du vieux barde de langue gaélique Ossian Fingal et Temora (1760-1763).
Le mystique et théosophe William Blake triomphe dans ses Esquisses descriptives où il approche les mystères de l’au-delà.
L’Ecossais Robert Burns, simple paysan, écrit des poésies en dialecte écossais de 1786 à 1793.
Il faut aussi citer la lignée des romans « gothiques », ténébreux, mystérieux et terrifiants, comme Le Château d’Otrante d’Horace Walpole et Les Mystères d’Udolpho de Mrs. Radcliffe.
Sterne fait preuve d’humour dans Tristam Shandy et Voyage sentimental non sans y mettre une pointe de sensibilité « gothique » et descriptive (paysages).
4/ Le préromantisme de langue allemande
En Allemagne le préromantisme commence en même temps qu'en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. N'oublions pas que Goethe et Schiller, dans la dernière décade du siècle, avec Herder et Wieland appartiennent à l'âge classique.
On met en avant le sentiment de la nature, le culte des antiquités nordiques et nationales, la poésie légendaire et populaire, le lyrisme personnel, les droits à l'originalité du génie qui s'oppose aux règles, commentaires et traditions classique d'origine française.
À partir de 1720, on remarque des prédécesseurs isolés (synchronisme avec la poésie anglo-saxonne) comme Günther, Haller (Les Alpes), Brockes (Plaisir terrestre en Dieu), Ewald von Kleist (Le Printemps). Lessing entre en scène en 1750.
À Zurich, Bodmer et Breitinger luttent depuis 1725 contre l'orthodoxie classique de Gottsched qu'ils surnomment le « dictateur littéraire de Leipzig » et prônent imagination et poésie.
Quant à Hamann, il fait figure de « mage du Nord » et Herder s'en déclare l'élève.
Les idées nouvelles arrivent de l'étranger concernant la morale et la littérature, notamment celles de Rousseau, Diderot et Mercier qui influencent Herder et Lessing.
On aime aussi les ballades, le roman et le théâtre anglais. Les critiques et les esthéticiens d'outre-Manche sont lus et traduits.
Les auteurs ont tendance à se regrouper et à former des écoles ; les journaux littéraires se multiplient et proposent des débats d'idées.
Le premier groupe formé est celui de Klopstock vers 1770. Il est à l'origine de l'Union poétique de Göttingen et de l'Almanach des Muses à partir de 1771, publié dans cette ville.
Puis Herder, qui aime Shakespeare influence le jeune Goethe qui séjourne à Strasbourg de 1770 à 1771 et forme le groupe du « Sturm und Drang », titre d'un drame de Schlinger et que l'on pourrait traduire par « Assaut et élan » ; ce groupe entre en guerre, notamment sur le terrain du théâtre : il n'expose pas véritablement de doctrine, mettant en avant le génie, l'originalité et la nature. Ils se déclarent « génies originaux ».
Goethe écrit Götz von Berlichingen, procède à la première rédaction du Premier Faust, donne les romans Werther et Stella, commence les fragments d'un Prométhée. Götz, traduite par Walter Scott, donne naissance au romantisme anglais. Werther est connu dans toute l'Europe à partir de 1780. Dans cet ouvrage ? Goethe opère la synthèse des sentiments isolés de la littérature : amour de la nature, mélancolie et passion, lutte contre les lois de la vie et l'inégalité sociale ; le héros a conscience d'une destinée manquée et se suicide. Le roman ressemble à ceux de Richardson et de Rousseau et offre deux aspects du préromantisme : un élan qui renverse les lois accompagné de déception, rêve et mélancolie ; très jeune, Goethe préconise un équilibre entre ces deux tendances.
Il est suivi par Schiller avec Les Brigands (1781), puis Wallenstein et Guillaume Tell, tragédies de la maturité, qui ont une influence décisive sur le drame romantique en France.
5/ Le préromantisme français
Ses représentants sont moins nombreux, plus isolés mais ont une grande influence et, à la différence de l’Angleterre et de l’Allemagne, sont des prosateurs.
Rousseau, le Genevois autodidacte, en devient le chef de file à partir de 1762 avec La Nouvelle Héloïse, puis Émile, Les Confessions et Rêveries d’un Promeneur solitaire (les deux dernières œuvres étant posthumes). Il reste un représentant du classicisme par sa foi en la raison et son goût pour les idées et les discussions ; mais il appartient aussi à l’ère nouvelle par son culte de l’instinct, le sentiment individuel, la sensibilité, l’imagination, la rêverie, la passion pour la nature, un idéal de vie simple et de bonté naturelle, son dédain pour les formes sociales et les contraintes traditionnelles.
Diderot mêle l’ancien et le nouveau, plus que Rousseau, surtout pour ses idées sur l’art dramatique. Il est apprécié tout de suite par Lessing qui l’appelle « ma tête allemande ». Goethe, plus tard, dira de lui que c’est « un vrai Allemand ». Il aimerait créer un « drame bourgeois », qui serait le contraire de la tragédie.
Il faut citer aussi Sébastien Mercier et son Nouvel art dramatique (1773), Bernardin de Saint-Pierre avec Paul et Virginie et Études de la nature, Le Tourneur, habitué des traductions et des préfaces : c’est de ses traductions françaises ou d’après elles que le Sud et l’Est de l’Europe connaissent les Nuits, les poètes ossianiques, le théâtre de Shakespeare et les romans de Richardson.
On pourrait déceler dans le préromantisme français deux vagues : Diderot et Rousseau à partir de 1755 puis leurs successeurs à partir de 1769. À partir de 1800, Nodier, Senancour, Chateaubriand et Mme de Staël (De la Littérature, De l’Allemagne) reprennent le flambeau.
ChAPITRE II – LES SENTIMENTS NOUVEAUX
1/ Raison et sentiment
Dans la littérature classique européenne, l’intellect prime : les sentiments sont d’abord pensés par l’intelligence, donc intelligibles à tous. La littérature est affaire de pensée et relève du rationnel. L’ordre et la logique y règnent, le style se veut sobre, clair, uni, abstrait. On y parle de l’homme en général. Nous sommes dans un salon de bonne compagnie.
2/ Sentiment et sensibilité
Chez le poète, le sentiment se développe dès la première décade du siècle : on le considère comme un élément de la vie morale qui ne doit pas être sacrifié à la raison. Sur le chemin de la vertu, le cœur est un guide sûr où la raison trébuche car elle mène au libertinage. On prône donc une morale du sentiment, la sensibilité conduisant à la bonté.
Dans Le Vicaire savoyard, Rousseau expose sa croyance en la bonté naturelle de l’homme : pour être bon, il faut être sensible. On prétend corriger le vice par le seul jeu des sentiments (Manon Lescaut, de l’abbé Prévost, Pamela, de Richardson). Le Romantisme, en prolongeant cette idée, fera l’apologie de la passion, idéal nouveau au cœur du théâtre et du roman. La Nouvelle Héloïse devient le nouveau bréviaire en France puis en Allemagne à partir de 1765. De même, Goethe fera dire au personnage de Faust : « le sentiment est tout ». Certes, le caractère différent de chaque peuple en modifie un peu l’expression mais le fond reste le même. Werther (1774) est suivi des premiers romans sentimentaux de Tieck, Arnim, Brentano, Jean-Paul ; en France paraissent Delphine et Corinne de Mme de Staël, René de Chateaubriand et Obermann de Senancour.
À partir de 1745, on trouve une vingtaine de variantes de l’expression de Richardson : « Une âme sensible est un bien qui coûte cher à ceux qui le possèdent. » Ainsi Rousseau affirme : « Que c’est un fatal présent du ciel qu’une âme sensible ! ». Cette idée sera maintes fois répétée jusqu’à la fin du siècle.
En France et en Allemagne, on éprouve plus fortement le contraste entre les droits du cœur et les préjugés ou injustices sociales et on verse beaucoup de larmes.
3/ Le sentiment de la nature chez les poètes
Les auteurs manient une poésie descriptive, genre condamné par Lessing. Le magistrat de Hambourg, Brockes, fait paraître Plaisir terrestre en Dieu et Thomson des Saisons. La poésie lyrique, élégiaque et sentimentale se développe en Angleterre et en Allemagne mais pas en France où la poésie prend du retard sur la prose. Il faut citer ici Klopstock et bien entendu Goethe dès 1770 avec ses courtes poésies à Frédérique Brion.
4/ Le sentiment de la nature chez les prosateurs
Ce sont surtout les paysages que Rousseau décrit dans La Nouvelle Héloïse, Les Confessions et les Rêveries qui influencent l’Allemagne. Il y a interaction entre l’homme et la nature qui forment un tout unique. À partir de 1753, on lit Gessner qui évoque la campagne des environs de Zurich puis, après 1770, Jacobi et Jean-Paul. Les beautés de la montagne et du lac Léman de La Nouvelle Héloïse rejoignent Les Alpes de Haller. Les excursions dans la région du Mont-Blanc se multiplient après 1770. Goethe écrit ses Lettres de Suisse en 1779.
5/ Révolte et désespoir
Au XVIIIe siècle, de nombreux écrivains professionnels versent dans la mélancolie, la rébellion et la déréliction. Ils sont considérés comme des plébéiens dans la « République des Lettres ». Ils s’élèvent effectivement, comme Werther, contre les préjugés aristocratiques. Citons durant les années 1750-1790 les « tragédies bourgeoises » de Lenz, Klinger et autres « Stürmer », les drames du jeune Schiller qui développe l’idée de liberté. Les Allemands inventent le « Weltschmerz » et la « Sehnsucht » (le futur spleen de Baudelaire) qui devient une philosophie morale européenne. Avec la diminution des croyances chrétiennes, la mélancolie augmente.
6/ Nuit et tombeaux, aspiration à l’infini
Dès la seconde moitié du XVIIIe, l’apogée se situant entre les années 1765 et 1780, une poésie nocturne et sépulcrale se développe ; elle naît en Angleterre avec l’« école des cimetières ». Les Nuits sont traduites 25 fois en 12 langues. Le Tourneur, son traducteur français, bouleverse le texte original.
Rousseau, dans une lettre à Malesherbes de 1762 écrit : « J’aurais voulu m’élancer vers l’infini. » Goethe reprend la même idée à la fin du siècle dans Faust, souhaitant des « ailes corporelles » pour suivre la course du soleil.
Et Chateaubriand fait dire à René dans le roman éponyme : « Levez-vous, orages désirés ».
CHAPITRE III – LES SOURCES LITTÉRAIRES NOUVELLES
1/ Déclin de l’influence gréco-latine
À cette époque, on ne fait plus qu’imiter et, surtout, le genre romanesque se développe tout au long du siècle.
2/ Ancienne poésie scandinave
La nouveauté vient du Nord. Entre 1755 et 1765, les poètes découvrent cette poésie ainsi que celle du pseudo-Ossian gaélique, les ballades anglo-écossaises, la première édition partielle des Nibelungen et des Minnesänger du Moyen Age allemand et le théâtre de Shakespeare. Certains Allemands du Nord appartiennent à l’école scandinave et fabriquent une Allemagne païenne.
On confond Celtes, Germains et Scandinaves : P.-H. Mallet, un jeune Genevois professeur à Copenhague écrit en 1751 des Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandinaves. Il en fait des guerriers chevaleresques. Mme de Staël reprendra ses idées avec les dieux Odin, Freya et Thor. Herder y puise dix morceaux de ses Chants populaires. En 1796, il examine à l’Université de Copenhague la question de remplacer la mythologie gréco-latine par celle des anciens Scandinaves, question qui sera sujet de concours en 1800.
3/ Les poèmes ossianiques
Traduits par Macpherson en prose, ils sont raillés par Voltaire, notamment l’invocation à l’étoile du soir au début du Chant de Selma que Werther traduit pour Charlotte.
En l’absence d’un Homère allemand, Ossian devient pour Klopstock et son école, le « Dichterbund » de Göttingen, et pour Herder, le père de la poésie germanique : race pure et saine, peuple cruel mais courageux. Mme de Staël elle-même surnomme Ossian « l’Homère du Nord ».
4/ Sources littéraires diverses
À côté de sources poétiques nationales, on fait appel à Gessner et ses Idylles (qui prône la vertu). Rousseau dit de lui : « C’est un homme selon mon cœur. » Turgot se fait l’introducteur en France de Gessner dès 1760, ainsi que de l’Ossian de Macpherson, à l’origine du goût pour le tendre, le gracieux et le rustique sous Louis XVI.
5/ Shakespeare
En Angleterre, on le découvre au début du XVIIIe. En Allemagne et en France, il est vaguement récité à partir de 1730 par des étrangers. Voltaire le déniche lors de son exil à Londres et le présente dans des écrits très lus en Europe, lui empruntant divers personnages pour ses tragédies. Mais il lui trouve des défauts, comme la violation des règles, le mélange du tragique et du comique, le style ; il le considère comme un génie inculte qui reflète le bonheur de son époque. Ce jugement devient article de foi pour l'ensemble de l'opinion française. Mais certains s'en démarquent, comme Sébastien Mercier, ce qui lui vaudra la hargne de Voltaire à partir de 1760.
Shakespeare est la pierre de touche des préromantiques et des classiques. Les guerres révolutionnaires et impériales retardent ses progrès en France, mais des émigrés le découvrent et Mme de Staël s'en empare, opposant une fois encore la littérature « du Nord » à celle « du Midi ».
L'Allemagne le remarque encore plus tard que la France mais il y fait des progrès plus rapides. À partir de 1740, on trouve quelques traductions et articles. C'est Lessing qui secoue le joug français et, dans un article de 1759, salue sa grandeur et déclare son théâtre supérieur au théâtre tragique français car il lui semble plus conforme au génie du peuple allemand. Ses amis Mendelssohn et Nicolaï l'approuvent, à la différence de Gottsched.
À partir de 1766, Gerstenberg et Herder se jettent dans la bataille et, plus tard, Goethe : le héros de Wilhelm Meister éprouve pour Shakespeare un enthousiasme égal à celui de son auteur : « Shakespeare, mon ami ! » s'écrie-t-il dans son fameux discours de Francfort.
L'attention se porte non sur la construction, la technique et le style (à l'opposé des classiques) mais sur les caractères, la violence des passions et la rudesse d'expression.
À partir de 1775, la cause shakespearienne est gagnée en Allemagne. August Wilhelm Schlegel commence à le publier en 1797, puis Tieck. Le dernier volume paraîtra après 1820. En France, il faut attendre le Romantisme.
CHAPITRE IV - LES IDÉES LITTÉRAIRES NOUVELLES
Ce chapitre n’est pas résumé. Van Tieghem propose quatre parties :
1/ Contre les dogmes de l'imitation des Anciens.
C'est une coupure dans l'histoire de la littérature européenne depuis ses origines qui s'effectue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
2/ Contre le goût classique des règles
3/ Retour à la nature
4/ La vraie poésie