Le jeune Rousseau arrive à Paris. Mais...
On peut comparer ce passage à celui des Lettres Persanes de Montesquieu où Usbek fait part de l'accueil reçu dans les salons parisiens.
« Je fus bientôt désabusé de tout ce grand intérêt qu'on avait paru prendre à moi. Il faut pourtant rendre justice aux Français : ils ne s'épuisent point tant qu'on dit en protestations et celles qu'ils font sont presque toujours sincères ; mais ils ont une manière de paraître s'intéresser à vous qui trompe plus que des paroles. Les gros compliments des Suisses n'en peuvent imposer qu'à des sots : les manières des Français sont plus séduisantes en cela même qu'elles sont plus simples ; on croirait qu'ils ne vous disent pas tout ce qu'ils veulent faire, pour vous surprendre plus agréablement. Je dirai plus : ils ne sont point faux dans leurs démonstrations ; ils sont naturellement officieux, humains, bienveillants, et même, quoi qu'on en dise, plus vrais qu'aucune autre nation ; mais ils sont légers et volages. Ils ont en effet le sentiment qu'ils vous témoignent, mais ce sentiment s'en va comme il est venu. En vous parlant, ils sont pleins de vous ; ne vous voient-ils plus, ils vous oublient. Rien n'est permanent dans leur cœur : tout est chez eux l'oeuvre du moment. » (Les Confessions)
Sans doute... Mais tu as ta rue à Paris, Jean-Jacques...
Mais hier comme aujourd'hui, les femmes sont un vecteur d'apprentissage pour les jeunes hommes. Rousseau en témoigne ici :
« Autant à mon précédent voyage j’avais vu Paris par son côté défavorable, autant à celui-ci [1] je le vis par son côté brillant. […]
Mme de Boze était brillante et petite maîtresse. J’y dînais quelquefois On ne saurait avoir l’air plus gauche et plus sot que je l’avais vis-à-vis d’elle. Son maintien dégagé m’intimidait et rendait le mien plus plaisant. […]
J’attendais tranquillement la fin de mon pécule […]. Le P. Castel me dit : « Changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez peut-être mieux de ce côté-là. J’ai parlé de vous à Mme de Besenval, allez la voir de ma part. C’est une bonne femme qui verra avec plaisir un pays de son fils et de son mari. Vous verrez chez elle Mme de Broglie, sa fille, qui est une femme d’esprit. Mme Dupin en est une autre à qui j’ai aussi parlé de vous : portez-lui votre ouvrage [2] ; elle a envie de vous voir et vous recevra bien. On ne fait rien dans Paris que par les femmes. Ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes ; ils s’en approchent sans cesse, mais ils n’y touchent jamais. » […]
Mme Dupin [3] était, comme on sait, fille de Samuel Bernard et de Mme Fontaine. Elles étaient trois sœurs qu’on pouvait appeler les trois Grâces. Mme de la Touche qui fit une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston ; Mme d’Arty, la maîtresse et, bien plus, l’amie, l’unique et sincère amie de M. le prince de Conti, femme adorable autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère, que par l’agrément de sone esprit et par l’inaltérable gaieté de son humeur ; enfin, Mme Dupin, la plus belle des trois, et la seule à qui l’on n’ait point reproché d’écart dans sa conduite […]. Elle était encore, quand je la vis pour la première fois, une des plus belles femmes de Paris. Elle me reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. Cet abord n’était très nouveau ; ma pauvre tête n’y tint pas ; je me trouble, je m’égare, et bref me voilà épris de Mme Dupin.
Mon trouble ne parut pas me nuire auprès d’elle, elle ne s’en aperçut point […]. Elle me permit de la venir voir : j’usai, j’abusai de la permission. J’y allais presque tous les jours, j’y dînais deux à trois fois la semaine. Je mourais d’envie de parler ; je n’osais jamais. Plusieurs raisons renforçaient ma timidité naturelle. L’entrée d’une maison opulente était une porte ouverte à la fortune ; je ne voulais pas, dans ma situation, risquer de ma la fermer. Mme Dupin, tout aimable qu’elle était, était sérieuse et froide ; je ne trouvais rien dans ses manières d’assez agaçant pour m’enhardir. Sa maison, aussi brillante alors qu’aucune autre dans Paris, rassemblait des sociétés auxquelles il ne manquait que d’être un peu moins nombreuses pour être l’élite dans tous les genres. Elle aimait à voir tous les gens qui jetaient de l’éclat, les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus [4]. Mme la princesse de Rohan, Mme la comtesse de Forcalquier, Mme de Mirepoix, Mme de Brignolé, milady Hervey pouvaient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, l’abbé de Saint-Pierre, l’abbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Bernis, M. de Buffon, M. de Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners. »
[Mais Rousseau fait chou blanc auprès d‘elle].
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[1] A l’automne 1741.
[2] Un ouvrage sur une nouvelle théorie musicale.
[3] Femme de Claude Dupin, fermier général et secrétaire du roi.
[4] Chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit.