« On peut dire que 1789 est à l’origine de la rencontre entre le roman à venir (celui du 19e siècle) et l’histoire. C’est un véritable traumatisme social qui a modifié à la fois le sens de l’histoire et de la littérature : le destin individuel est commandé par des impératifs extérieurs qui le dépassent. Le recours à l’histoire (du 19e mais aussi du 18e) apparaît donc désormais indispensable pour comprendre l’individu : le sort de chacun dépend d’une perspective collective. L‘histoire tient donc lieu de destin puisqu’elle décide de la place du héros dans la société, indépendamment de ses qualités individuelles, nécessaires mais non suffisantes.
Certes, Stendhal et Balzac situent les intrigues de leurs romans (Le Rouge et le Noir, Le Père Goriot, Illusions perdues) sous la Restauration mais font allusion à la période précédente : elle permet de comprendre le jeu des influences et les tensions entre les deux classes qui se disputent le pouvoir, la bourgeoisie et la noblesse. Mathilde de la Mole (Le Rouge et le Noir) compare Julien Sorel à Danton. Romanesque, orgueilleuse et courageuse, elle méprise la médiocrité des jeunes nobles qui l’entourent. Lors d’un bal, elle remarque qu’ils ne se livrent qu’à des commérages stupides. Elle les appelle des « nigauds à tranche dorée ». Mais « que serait Danton aujourd’hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal ? », remarque Stendhal (deuxième partie, chapitre 9). Mathilde a des idées beaucoup plus avancées que celles de son père qui proclame (deuxième partie, chapitre 22) : « Agissez par vous-mêmes, et la noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l’avaient faite et que nos regards l’ont encore vue avant la mort de Louis XVI. » Cette phrase résume l’opinion de la noblesse légitimiste : les aristocrates émigrés durant la Révolution ont certes retrouvé leur statut mais ils ont perdu leur pouvoir et rêvent de restaurer la monarchie absolue.
Balzac évoque également la Révolution et la Terreur. Dans Illusions perdues (deuxième partie), il précise à propos du Palais-Royal que « depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la Révolution de 1830, il s’est fait d’immenses affaires. »
La figure de Napoléon est toute puissante. C’est un véritable mythe pour ceux qui ont vingt ans en 1815. Julien Sorel le prend comme modèle, marqué dans son enfance par les récits des dragons revenant des campagnes victorieuses d’Italie : ce « lieutenant obscur et sans fortune », réussit à devenir « le maître du monde avec son épée. » L’empire a développé des rêves de gloire militaire et sociale : le courage et le mérite ont permis une ascension fulgurante à de jeunes roturiers. Les jeunes gens ont donc grandi dans l’espoir de participer à la grande épopée napoléonienne mais la défaite française rend la France aux Bourbons et leur ferme la carrière militaire. D’où leur désarroi. Où chercher la gloire ?
En effet, les Bourbons conservent certains acquis de la Révolution, octroyant une Charte qui établit les principes fondamentaux destinés à régir le royaume mais qui ferme tout espoir d’ascension sociale aux roturiers : il faut avoir trente ans et payer des impôts élevés pour être électeur, quarante ans pour être éligible (et payer encore plus d’impôts). Sans titre et sans argent, on n’est rien. C’est le drame de Julien Sorel (Le Rouge et le Noir) et de Lucien Chardon de Rubempré dans Illusions perdues. Dans cette société élitiste, Mme de Beauséant (Le Père Goriot) refuse la présence du banquier Nucingen à son bal.
Il ne s’agit pas bien entendu d’une véritable reconstitution historique. à la Walter Scott. Mais Talleyrand, Murat, Mirabeau, La Fayette, Danton ou Napoléon sont souvent cités, donnant aux personnages fictifs une plus grande crédibilité, les inscrivant dans l’histoire. N’oublions pas en effet qu’au 19e siècle, le roman d’apprentissage ne renvoie pas à une conception abstraite ou philosophique du monde mais à une vision réaliste. Quoi de plus véridique que l’histoire factuelle ? Ainsi, dans l’avant-propos de La Comédie humaine, Balzac écrit : « La société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire. »
Ajoutons que la province est la métaphore d’une société dichotomique. La première et la troisième partie du roman de Balzac, Illusions perdues, se déroulent à Angoulême, type de la ville provinciale, qui reflète pourtant l’état de la société. La ville est en effet scindée en deux : la ville haute, résidence des aristocrates pour lesquels le temps s’est arrêté en 1789 et la ville basse, adoptée par les petits bourgeois libéraux du faubourg de l’Houmeau, considérés comme des parias. Passer d’un lieu à l’autre représente une petite révolution.
Mais ces aristocrates restent médiocres. En province, on s’ennuie. Mme de Bargeton tient un salon d’une grande médiocrité intellectuelle : absence d’esprit, de culture, de sens artistique. C’est une véritable caricature des salons parisiens où se réunissent « les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences ». Lucien « ne savait pas, le pauvre poète, qu’aucune de ces intelligences, excepté celle de Mme de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. » Il soulignera plus tard cette carence intellectuelle dans une lettre à sa sœur Ève : « On apprend plus de choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu’en province en dix ans. » Toutefois Mme de Bargeton est sensible au mythe du passé héroïque, comme les héros masculins du roman d’apprentissage qui admirent Napoléon et ses comparses : « La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l’Europe sur un mot mis à l’Ordre du jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. » (Fin de citation, sources inconnues.)
* * *