Agrégé de lettres en 1933, Paul Guth enseigna durant dix ans en province et nous livre ses réflexions dans Le Naïf aux quarante enfants (1955).
« Le programme de Troisième me recommandait de faire connaître à mes élèves une pièce de Molière. Je choisis Le Malade pour plusieurs raisons. D’abord j’étais moi-même un malade, comme Molière, comme nous tous. Je voulais me redresser la colonne vertébrale par cette terrifiante machine à coups de pied au derrière. Ensuite nos contemporains ne comprenaient pas assez profondément Molière. Nos damerets faisaient la bouche en cul-de-poule devant ses catapultes. Enfin la mort qui saisit Molière sur scène (1), conféra le sublime au Malade.
Dans mon enfance on nous faisait lire Molière en classe. L’un de nous prenait en charge tout le texte et le débitait à la file, d’un ton de greffier. Ou bien le professeur l’ânonnait lui-même. On enterrait ainsi Molière sous les bâillements.
« - Dans un théâtre, dis-je à mes élèves, on vous expédierait Le Malade en deux heures. Ici nous allons le vivre pendant des semaines. Les murs de cette classe ont éclaté. Nous sommes dans un lieu enchanté, hors du temps, de l’espace, des programmes. »
Je distribuai les rôles. La comédie elle-même n’en comportait que douze. Mais j’engageai un personnel plus nombreux. Le prologue exigeait la collaboration de Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, celle de deux Zéphyrs et d’une troupe de bergers et de bergères. Le premier intermède mettait en jeu Polichinelle et des archers, le second des Égyptiens et des Égyptiennes vêtus en Mores. Le troisième entrelaçait huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, le malade imaginaire, huit chirurgiens dansant et deux chantant. Mes quarante élèves devinrent tous acteurs. [...]
Je voulais leur révéler l’univers total qu’était une comédie de Molière.
– « On a tort de réduire la pièce à elle-même. Enchâssons-la dans cette immense tapisserie de danses, de chants, de musique, où les dieux de la mythologie antique rejoignent les Égyptiens et leurs singes, les Polichinelles de la Comédie Italienne, les archers du guet, les apothicaires et les médecins du 17e siècle. »
Le siècle de Louis XIV était plus proche de la cour du Shah de Perse que des pantouflards cartésiens. L‘Orient éclatait dans les bosquets de France. Tous ces hommes en perruques, couverts de crinières !... Le lion, dans les Fables de La Fontaine, représentait, dit-on, Louis XIV. Mais tous les hommes alors étaient des lions.
- « Imaginez Le Malade imaginaire joué par un mourant, devant des lions, au Carnaval de 1673. Car c’est cela aussi que l’on oublie : la folie du Carnaval, le déchaînement des passions, la dérision. Molière mourra ici comme le Christ aux outrages. Sur la scène (voir note 1), à la vue de tous, comme l’Autre sur sa croix, tandis que la ville danse. L’agonie du Juste divertit les foules.
- C’est pour cela, ajouta Taramon [un élève], que les comédiens ont choisi Molière pour patron. »
Dans le silence la remarque choqua.
- « Oui, dis-je pour enchaîner, dans cette mort, ointe de fard, secouée de grimaces, tous les comédiens communient. Et nous devrions tous communier. Nous sommes tous des malades, qui mourrons un jour. Mais aussi des comédiens. Nous jouons tous un rôle, sur notre théâtre. » [...]
Pour donner plus de solennité à la cérémonie, comme en cette année 1673 où le Roi sans pareil bravait l’Europe, je lus moi-même le Prologue. Je m’avançai au bord de mon estrade, m’inclinai : Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d’écrire travaillent ou à ses louanges ou à son divertissement. C’est ce qu’ici l’on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la Comédie du Malade Imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.
J’allai m‘asseoir au fond de la classe. Sur l’estrade se déroula L’Églogue en musique et en danse. [...] Chaque jour nous jouions une ou plusieurs scènes. [...] Je compris pourquoi le théâtre avait troublé si fort les demoiselles de Saint-Cyr quand elles avaient représenté Esther devant le Roi et le Cour. Je ne m’étonnai plus que Mme de Maintenon eût suspendu les exhibitions publiques de ces vierges. [...]
[Suit cet extrait du Malade]
- Argan : « Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.
- Béralde : C’est qu’il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l‘erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse : c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucun chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire ; c’est de la meilleurs foi du monde qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il ferait à lui-même. »
[Commentaire de l’auteur-professeur à ses élèves] ... « En général, on s’imagine que Molière fouaille le charlatanisme des médecins. Mais il va plus loin. Le médecin le plus dangereux à ses yeux est le médecin de bonne foi. Le fanatique d’une religion de l’erreur. Celui-là n’hésite pas. Il vous tuera au nom de ses règles comme il tuerait sa femme, ses enfants, lui-même. » [...]
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Notes
(1) Inexact. Transporté chez lui rue de Richelieu, Molière mourra quelques heures plus tard.