En 1690, le Dictionnaire universel de Furetière définit le mot mode de trois façons différentes. Nous retenons ici la « manière de s’habiller suivant l’usage reçu à la Cour. »
La mode est le produit de l’artisanat, de la création artistique et de la fantaisie où le goût français va s’imposer durablement, et bien au-delà du royaume.
À l’orée du siècle
L’inconstance et le goût des nouveautés (typiquement français, dit-on) favorisent innovations et engouements. Le climat est devenu favorable à la création et au négoce depuis l’entrée à Paris d’Henri IV (en 1594) qui ramène la paix après 32 ans de luttes religieuses ; la mode s’affranchit rapidement des apports étrangers (vertugadin espagnol, manches italiennes, damas à dessins orientaux) et le luxe prend sa revanche. Le Mercure français se fait l’écho complaisant des cérémonies officielles, réceptions, bals, ballets de cour, carrousels, jeux de course et de bague. Luxe est alors synonyme de somptuosité : on entasse donc or, pierreries et bijoux.
Le costume féminin est plus lent à évoluer que le costume masculin. Il alourdit et déforme la silhouette : le buste écrasé par le « corps de cotte », durement baleiné de lamelles d’os, de bois, de fer, fait remonter et jaillir la gorge du grand décolleté, bordé du « collet » dressé au fil d’archal (les moqueurs parlent du « téton bondissant » et les prédicateurs s’indignent). Le corsage s’incruste en pointe dans l’énorme vertugadin en tambour, que tentent d’équilibrer les manches bouillonnées, volumineuses, bourrées de coussins de jonc de mer. Cette architecture va s’alléger à partir de 1620 avec l’abandon du vertugadin et le rétrécissement des manches. Vers 1635, la taille retrouve sa place normale. L’innovation principale est la grande robe noire, ouverte devant sur trois jupes superposées, de tissus et de tons différents : la modeste, la friponne et la secrète (elles se porteront encore au siècle suivant). Pour les allées et venues, on retrousse la robe dans le dos (un peu comme la tournure de la fin du 19e siècle). La politesse veut qu’on la détrousse pour recevoir et rendre visite. Le collet de dentelle, rabattu sur les épaules, enserre étroitement le décolleté ovale.
Les moteurs de la mode
L’ostentation et le goût des nouveautés d’abord. Le paraître correspond à l’être. Ainsi, le vêtement offre l’image que la société veut se donner d’elle-même. La mode se répand à partir de la cour. Les édits somptuaires (il s’agit d’économiser devises et matières précieuses) ne sont guère respectés.
Un nouveau regard sur la mode
Le raffinement vestimentaire va de pair avec le développement de la vie en société. Les prédicateurs rendent la mode responsable de la confusion des valeurs au profit de l’hypocrisie et de l’argent. Traditionnelles accusations contre les fards, mouches et postiches mensongers, les décolletés impudiques, les bijoux trop voyants, les dentelles et broderies signes d’orgueil. Ils y ajoutent une réflexion sur l’inconstance du cœur humain, changeant comme la mode, qui perd sa fonction conservatrice et mimétique de l’ordre social : elle devient négation de l’usage.
Toutefois, le triomphe de la sociabilité et du goût suscite un autre regard sur la mode qui d’ailleurs évolue peu sous la régence d’Anne d’Autriche, sauf en ce qui concerne la coiffure : les serpenteaux, longues anglaises, tombent sur chaque joue jusqu’en 1665 ; puis viennent les touffes de boucles gonflantes sur les oreilles ; vers 1675 triomphe la coiffure « à la hurluberlu », amalgame des précédentes. À cette date, la mode déculpabilisée et ramenée à son domaine privilégié n’inquiète plus. Le costume devient, à la fin du siècle, le symbole d’une société capable de contrôler le changement et d’en faire un instrument de plaisir sans scandale ni désordre.
Mais c’est que la suprême consécration est venue du roi lui-même : engouement de jeunesse certes, mais aussi auxiliaire de séduction et d’asservissement des courtisans. La mode française s’étend dans toutes les cours européennes.
La mode fin de siècle
Les dames portent le « manteau », robe sombre ouverte depuis la taille et troussée sur chaque hanche sur une jupe claire surchargée de « prétintailles » (motifs d’un autre tissu, découpés et appliqués) et bordée de volants plissés ou froncés, dits « falbalas ». La traîne est plus ou moins longue selon la qualité.
Le Mercure galant détaille en 1697 les toiles d’or et d’argent, les diamants, rubis, émeraudes et broderies d’or d’un mariage princier.
Dernière vision des fastes du 17e siècle avant qu’une mode nouvelle, qui n‘est plus exclusivement celle de la cour, s’empare d’une société qui, au 18e siècle, se constitue en dehors d’elle.
Sources : Dictionnaire du Grand Siècle, François Bluche, Fayard, nouvelle édition 2005, Article de Louise Godard de Donville.
Colbert au service de la mode
Le besoin de couleur, cet indispensable superflu, a conduit les hommes, dès le néolithique, à utiliser les ressources de la nature et à maîtriser des techniques souvent complexes pour tisser, puis teindre des toiles. Mais à l'orée du siècle des Lumières, les plantes tinctoriales deviennent un enjeu crucial pour l'Europe. À tel point qu'en moins de deux siècles, leur structure moléculaire sera mise à jour, donnant naissance aux colorants synthétiques.
Dès le milieu du siècle, la passion pour les belles étoffes n'a cessé de croître dans une Europe qui s'enrichit. À partir de cette époque, le monde du textile se trouve placé au cœur de la majorité des innovations, qu'elles soient techniques, scientifiques, économiques ou militaires. La demande est telle qu'elle génère des marchés extrêmement lucratifs, et des guerres sans pitié se déclarent entre nations pour la maîtrise des matières tinctoriales.
À peine Colbert est-il nommé intendant, qu'il doit trouver un moyen de protéger les produits tinctoriaux nationaux de la concurrence : découvertes en Amérique, des substances rivales déferlent en Europe par pleins bateaux. En 1667, il rédige donc une ordonnance sur les teintures, afin, soi-disant, de garantir la qualité de la production française ; il y discrédite des ingrédients comme le bois à campêche, originaire du Mexique, qui donne des teintes allant du violet au noir ou le bois brésil, un arbre qui a donné son nom au pays et dont l'écorce, qui permet de teinter dans de nombreuses nuances de rouge, d'orange et de rose, concurrence la garance et le kermès. Puis il élève l'atelier de tapisserie des frères Gobelins, fondé en 1450 à Paris, au rang de manufacture royale. Enfin, il édicte de nouveaux tarifs douaniers visant à décourager toute importation. Car la menace pointe de tous côtés : le commerce de l'indigo en provenance d'Inde est aux mains des commerçants hollandais mais aussi portugais. Sous peine de ruiner des régions entières, il faut absolument interdire l'accès de ce colorant dix fois plus puissant que le pastel aux manufactures françaises. Par ces mesures, Colbert imprime un véritable élan au monde du textile. La cour royale se grise des teintes subtiles des étoffes fournies par les manufactures nationales : céladon[1], amarante[2], bleu mourant, cuisse-de-nymphe émue[3] ou bayse-moi-ma-mignonne (?).
Bien entendu, la majorité de la population ne porte que des chemises en toile de chanvre jaunâtre, tissée sur le métier domestique, qui est le lot des familles moins fortunées. Aux besogneux on réserve ces tissus plus ou moins rêches dans lesquels sont aussi taillées les voilures des vaisseaux de la marine marchande. Faute de produits tinctoriaux de qualité et de mordants - ces acides permettant une meilleure fixation des teintures -, les vêtements des humbles n'offrent que des coloris ternes et délavés qui ne résistent ni à la lumière ni aux lavages.
À la fin du 17e siècle, les dépenses vestimentaires s’accélèrent. Dans Le Roman bourgeois, Furetière évoque une jeune bourgeoise, nommée Lucrèce, qui se trouve couverte de boue après le passage d’un carrosse et rentre aussitôt chez elle pour se changer : « Elle revint peu après avec d’autre linge et un habit autre, et ce ne fut pas un sujet de petite vanité pour une personne de sa sorte de montrer qu’elle avait plusieurs paires d’habits et de rapporter en si peu de temps un point de Sedan qui eût pu faire honte à un point de Gênes [points de dentelle] qu’elle venait de quitter. »
En revanche, qu'ils soient coupés dans la soie, la laine ou le lin, les habits des notables déclinent toute une palette de riches coloris. Les jaunes sont essentiellement tirés des tiges et feuilles de la gaude, cultivée dans toute l'Europe occidentale et méridionale, qui donne des tons lumineux et solides. Les bleus viennent des feuilles du pastel, cultivé dans la région d'Albi et de Toulouse ; également connu sous le nom de guède, il apporte à ces provinces une telle prospérité qu'y naît l'expression “pays de cocagne”, du nom des boules façonnées avec les feuilles de pastel fermentées utilisées pour la teinture. Les rouges doivent leur cramoisi à la cochenille, importée de Pologne ou d'Arménie, ou au kermès - insecte qui paralyse la végétation du midi de la France. On sait surtout tirer de magnifiques écarlates de la racine de la garance, cultivée dans tous les bassins méditerranéens : ses colorants sont si puissants qu'ils teintent le lait, et jusqu'aux os des animaux qui les broutent. De beaux verts sont obtenus dans les manufactures en superposant une teinture à la gaude et une autre au pastel. C'est également au moyen de doubles teintures de garance et pastel que les noirs acquièrent une si belle profondeur. À Versailles, la mode des couleurs dure une saison, voire quelques semaines.
Source : Historia, janvier-février 2006.
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Notes
[1] Nuance de vert.
[2] Rouge bordeaux.
[3] Rose très pâle.