Au lendemain de la mort de Voiture (1648), une querelle retentissante succède à celle des « belles matineuses » : il s’agit de savoir lequel est le meilleur, d’un sonnet à Uranie (1) de Voiture ou d’un autre sur Job (2), de Benserade (célèbre pour ses « blasons »). Deux partis se forment, celui des Uranistes et celui des Jobelins : on échange des vers et de la prose. Benserade finit par l’emporter.
Voici deux pièces du procès :
Le sonnet d’Uranie
Il faut finir mes jours en l’amour d’Uranie.
L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir,
Et je ne vois plus rien qui me pût secourir
Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.
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Dès longtemps je connais sa rigueur infinie.
Mais pensant aux beautés pour qui je dois périr,
Je bénis mon martyre et, content de mourir,
Je n’ose murmurer contre sa tyrannie.
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Quelquefois ma raison par de faibles discours
M’incite à la révolte et me promet secours :
Mais lorsqu’à mon besoin je me veux servir d’elle,
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Après beaucoup de peine et d’efforts impuissants,
Elle dit qu’Uranie est seule aimable et belle
Et m’y rengage plus que ne font tous mes sens.
(Voiture)
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Sur Job
Job, de mille tourments atteint,
Vous rendra sa douleur connue
Et raisonnablement il craint
Que vous n’en soyez point émue.
*
Vous verrez sa misère nue ;
Il s’est lui-même ici dépeint.
Accoutumez-vous à la vue
D’un homme qui souffre et se plaint.
*
Bien qu’il eut d’extrêmes souffrances,
On voit aller des patiences
Plus loin que la sienne n’alla.
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Il souffrit des maux incroyables,
Il s’en plaignit, il en parla :
J’en connais de plus misérables.
(Benserade)
Éléments pour un commentaire comparé
1) L’amour précieux
Nombreux sont les mots dans les deux poèmes qui disent les souffrances de l‘amant, malade d’amour. Pour Voiture, on relève guérir, périr, martyre, etc. ; chez Benserade, tourments, douleurs, misère, etc. Les répétitions fréquentes ou les synonymes imposent le thème d’un amour douloureux, la femme aimée étant d’une cruelle indifférence ou d’une réserve hautaine. Néanmoins l’amant proteste de son éternelle soumission et de son amour inaltérable.
On reconnaît ici l’amour « pétrarquiste » ; mais si les motifs sont identiques d’un poème à l’autre, on peut cependant porter au crédit de Voiture une analyse plus fine de l‘amour dont le choix du vocabulaire exprime la puissance (beautés, aimable et belle, sens) ou le douloureux conflit intérieur inhérent à la passion qui est aliénation (premier tercet).
Le poème de Benserade est plus abstrait et elliptique.
2) Exercices de style
L’antithèse commande les deux poèmes (chez Voiture, opposition de l’amour et de la raison, chez Benserade de Job et de l’amant). Elle se combine avec la pointe finale : les contemporains estiment que celle de Benserade est mieux aiguisée. Mais chez Voiture se joue un drame plus profond et la péripétie finale révèle le triomphe de l’amour : la pointe constitue un renversement paradoxal de point de vue.
La palme de l’harmonie poétique revient à Voiture : son alexandrin est plus élégiaque que l’octosyllabe de Benserade dont les rythmes rapides sont avant tout chargés de conduire vivement à la pointe.
Dans les deux pièces, la poésie est conçue comme un badinage galant et le poème comme un bibelot : la manière prime sur la matière, le jeu verbal sur le thème.
Futilité ?
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Notes
(1) Uranie, comme Philis, est un nom de convention donné, selon l’usage, à la femme aimée par le poète. Dans la mythologie, Uranie est la muse de l’astronomie.
(2) Patriarche biblique incarnant l’homme juste frappé par le malheur.
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