Le berger Céladon et la bergère Astrée s’aiment depuis trois ans ; mais des propos calomnieux inspirent à Astrée de soupçons sur la fidélité de Céladon ; et, quand ce dernier vient au début du roman s’entretenir avec Astrée, celles-ci irritée le repousse. Céladon, désespéré, se jette dans le Lignon, d’où fort heureusement des nymphes le retireront simplement évanoui.
« Ignorant son prochain malheur, après avoir choisi pour ses brebis le lieu le plus commode près de celles de sa bergère, il lui vint donner le bonjour, plein de contentement de l’avoir rencontrée ; à quoi elle répondit et de visage et de parole si froidement, que l’hiver ne porte point tant de froideurs et de glaçons...
Ils étaient si proches du Lignon[1], que le berger y pouvait facilement atteindre du bout de sa houlette, et le dégel avait si fort grossi son cours, que, tout glorieux et chargé des dépouilles de ses bords, il descendait impétueusement dans Loire[2] [...]
Quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne lui donna pas même le loisir de proférer les premières paroles sans l’interrompre, en disant : « Ce ne vous est donc pas assez, perfide et déloyal berger, d’âtre trompeur et méchant envers la personne qui le méritait le moins, si, continuant vos infidélités, vous ne tâchiez d’abuser celle qui vous a obligé à toute sorte de franchise !
Donc vous avez bien la hardiesse de soutenir ma vue après m’avoir tant offensée ; donc vous m’osez présenter sans rougir ce visage dissimulé qui couvre une âme si double et si parjure ! Ah ! va en tromper une autre, va, perfide, et t’adresse à quelqu’un de qui tes perfidies ne soient pas encore reconnues, et ne pense plus de te pouvoir déguiser à moi qui ne reconnais que trop à mes dépens les effets de tes infidélités et de tes trahisons. »
Que devint alors ce fidèle berger, celui a bien aimé le peut juger, si jamais telle[3] reproche lui a été faite injustement. Il tombe à ses genoux, pâle et transi plus que n’est une personne morte. « Est-ce, belle bergère, lui dit-il, pour m’éprouver ou pour me désespérer ? – Ce n’est, dit-elle, ni pour l’un ni pour l’autre, mais pour la vérité, n’étant plus de besoin d’essayer[4] une chose si reconnue [...] Va-t’en, déloyal, et garde-toi bien de te faire jamais voir à moi que je ne te le commande. »
Céladon voulut répliquer ; mais Amour qui oit[5] si clairement, à ce coup, lui boucha pour son malheur les oreilles ; et parce qu’elle s’en voulait aller, il fut contraint de la retenir par la robe [...] Mais elle, que la colère transportait, sans tourner seulement les yeux vers lui, se débattit de telle furie qu’elle échappa, et ne lui laissa autre chose qu’un ruban, sur lequel par hasard il avait mis la main [...] « Sois témoin, dit-il, ô cher cordon, que plutôt que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j’ai maux aimé perdre la vie, afin que, quand je serai mort et que cette cruelle te verra peut-être sur moi, tu l’assures qu’il n’y a rien au monde qui puisse être plus aimé que je l’aime, ni amant plus mal reconnu que je suis. Et lors se l’attachant au bras et baisant la bague[6] : « Et toi, dit-il, symbole d’une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point éloigner[7] en ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure de celle qui m’avait tant promis d’affection. »
À peine eut-il fini ces mots que, tournant les yeux du côté d’Astrée, il se jeta les bras croisés dans la rivière... »
Honoré d’Urfé, L’Astrée, 1e partie, livre I.
[1] Petite rivière du Forez.
[2] L’article était souvent omis devant les noms géographiques.
[3] Reproche était alors au féminin.
[6] La bague qu’Astrée lui avait donnée.