« Mais qui vient sur ses pas (1) ? C’est une précieuse,
Reste de ces esprits jadis si renommées
Que d’un coup de son art Molière a diffamés.
De tous leurs sentiments cette noble héritières
Maintient encore ici leur secte façonnière.
C’est chez elle toujours que les fades auteurs
S’en vont se consoler du mépris des lecteurs.
Elle y reçoit leur plainte ; et sa docte demeure
Aux Perrins, aux Coras (2), est ouverte à toute heure.
Là, du faux bel esprit se tiennent les bureaux ;
Là, tous les vers sont bons, pourvu qu’ils soient nouveaux ;
Un mauvais goût public la belle y fait la guerre ;
Plaint (3) Pradon opprimé des sifflets du parterre ;
Rit des vains amateurs du grec et du latin ;
Dans la balance (4) met Aristote et Cotin (5) ;
Puis, d’une main encore plus fine et plus habile,
Pèse sans passion Chapelain (6) et Virgile,
Remarque en ce dernier beaucoup de pauvretés,
Mais pourtant, confessant qu’il a quelques beautés,
Ne trouve en Chapelain, quoi qu’ait dit la satire,
Autre défaut, sinon qu’on ne le saurait lire ;
Et, pour faire goûter son livre à l’univers,
Croit qu’il faudrait en prose y mettre tous les vers. »
Boileau, 1692, Satire X
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Notes
(1) Boileau a fait précédemment le portait de la femme savante.
(2) L’abbé Perrin (1620-1675) est l’auteur d’une traduction en vers de L’Énéide et de trois volumes de vers, le fondateur de l’Académie royale de Musique (l’Opéra). Coras est l’auteur d’un poème épique, Jonas (1663).
(3) Allusion à Mme Deshoulières, qui avait fait un sonnet contre la Phèdre de Racine.
(4) Souvenir du portrait de la pédante qu’a tracé Juvénal (Satire VI).
(5) L’abbé (1604-1682) Cotin est l’auteur de vers galants, souvent attaqué par Boileau, qu’il attaqua à son tour dans La Satire des satires et La Critique désintéressée des satires du temps, où il l’appelle le sieur Desvipéreaux (cf. Boileau-Despréaux). Molière l’a représenté dans Les Femmes savantes sous le nom de Trissotin, c’est-à-dire « trois fois sot » (d’abord nommé Tricotin).
(6) Chapelain (1595-1674), l’une des principales victimes de Boileau, l’auteur d’un poème épique La Pucelle et des Sentiments de l’Académie sur Le Cid.
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