Suite à l’étude de « Vieille ha ha, vieille hou hou » de Montgaillard (Gaillardises), voici celle de « Macette » de Mathurin Régnier (Satires XIII, 1612). Boileau salue en Régnier « le poète français qui a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes ». Bien que sa Macette, l'entremetteuse hypocrite, soit un thème satirique à la mode et imité des Anciens, Régnier sait élever sa peinture au rang de type universel : c'est en ce sens qu'il peut être le précurseur de Molière.
« Macette » et la satire d’une Tartuffe femelle. Ancienne marchande d’amour, Macette (1) est devenue dévote sur le tard mais continue à jouer les entremetteuses à l’occasion et de prodiguer de bien curieux conseils à une jeune beauté qu’elle a entrepris de déniaiser.
Extrait
« Étant jeune, j'ai su bien user des plaisirs,
Ores (2) j'ai d'autres soins en semblables désirs ;
Je veux passer mon temps et couvrir le mystère,
On trouve bien la cour dedans un monastère
Et après maint (3) essai enfin j'ai reconnu
Qu'un homme comme un autre est un moine tout nu ;
Puis, outre le saint vœu qui sert de couverture,
Ils sont trop obligés au secret de nature (4),
Et savent, plus discrets, apporter en aimant,
Avecque moins d'éclat (5) plus de contentement.
C'est pourquoi, déguisant les bouillons de mon âme,
D'un long habit de cendre (6) enveloppant ma flamme,
Je cache mon dessein aux plaisirs adonné ;
Le péché que l'on cache est demi-pardonné,
La faute seulement ne gît en la défense,
Le scandale et l'opprobre, est cause de l'offense ;
Pourvu qu'on ne le sache, il n'importe comment,
Qui peut dire que non, ne pèche nullement ;
Puis la bonté du ciel nos offenses surpasse :
Pourvu qu'on se confesse, on a toujours sa grâce ;
Il donne quelque chose à notre passion ;
Et qui, jeune, n'a pas grande dévotion,
Il faut que pour le monde à la feindre il s'exerce :
C'est entre les dévots un étrange commerce (7),
Un trafic par lequel, au joli temps qui court,
Toute affaire fâcheuse est facile à la Cour.
Je sais bien que votre âge, encore jeune et tendre,
Ne peut ainsi que moi ces mystères comprendre ;
Mais vous devriez, ma fille, en l'âge où je vous vois,
Être riche, contente, avoir fort bien de quoi,
Et pompeuse en habits, fine, accorte et rusée,
Reluire de joyaux ainsi qu'une épousée.
Il faut faire vertu de la nécessité :
Qui sait vivre ici-bas n'a jamais pauvreté ;
Puisqu'elle vous défend des dorures l'usage,
Il faut que les brillants soient en votre visage,
Que votre bonne grâce en acquière pour vous :
Se voir du bien, ma fille, il n'est rien de si doux,
S'enrichir de bonne heure est une grande sagesse (8),
Tout chemin d'acquérir se ferme à la vieillesse
A qui ne reste rien, avec la pauvreté,
Qu'un regret épineux d'avoir jadis été,
Où (9), lorsqu'on a du bien, il n'est si décrépite,
Qui ne trouve, en donnant, couvercle à sa marmite. »
[…]
(Mathurin Régnier, Satire XIII, 1612)
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Notes
(1) Macette est le diminutif de Thomasse, prénom désignant une femme experte aux trafics amoureux.
(2) Maintenant, désormais.
(3) S’emploie au pluriel de nos jours.
(4) Liés au secret par leur état.
(5) Bruit fâcheux.
(6) L’habit gris des religieux ou des dévots.
(7) Échange de relations.
(8) Licence poétique.
(9) Le pronom relatif où a pour antécédent vieillesse.
Pistes pour le commentaire
1) Macette ou l’hypocrisie
Relever tous les termes qui ont trait à l’hypocrisie (mensonge, dissimulation).
2) Au 17e siècle, le mot hypocrisie a un autre sens : lequel ? Autrement dit, quel personnage joue Macette, et pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?
3) Une religion dévoyée. Étudier la conception que se fait Macette
- de la dévotion ;
- du péché ;
- des hommes d’Église.
4) L’amour vénal
Distinguer les différents arguments qu’emploie l’entremetteuse pour se justifier ; en quoi sont-ils propres à convaincre la destinataire ?
5) La rhétorique ou l’art de persuader
Mathurin Régnier, poète satirique, s’amuse à mettre dans la bouche de Macette quelques belles sentences ; les relever, étudier leur style et leur rythme.
6) Prolongements : l’hypocrisie ou la fausse dévotion
Voir Molière (Tartuffe, 1664 ; Dom Juan, 1665, Acte V ; Le Misanthrope, 1666, le personnage d’Arsinoé), La Bruyère (Les Caractères, 1688, chapitre sur « Les Femmes »).
Remarque sur Mathurin Régnier
Dans la Satire IX (1609), Mathurin Régnier s’oppose à Malherbe dans leur conception de la poésie : il défend l’héritage de la Pléiade et des Anciens. Pour ce faire, il compare le vers moderne à une jolie femme trop apprêtée :
« Aussi je le compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets (1) se rendent embellies,
Qui, gentes en habits et sades (2) en façons,
Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons ;
Dont l’œil rit mollement avecque affèterie,
Et de qui le parler n’est rien que flatterie,
De rubans piolés (3) s’agencent proprement (4),
Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement ;
Leur visage reluit de céruse et de peautre (5) ;
Propres en leur coiffure, un poil ne passe l’autre. »
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Notes
(1) Parures diverses.
(2) Gentilles.
(3) En partie d’une couleur, en partie d’une autre.
(4) Avec élégance.
(5) Fard.
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