Hortense Mancini se réfugie en Angleterre en 1676. Saint-Évremond y est exilé et en tombe amoureux bien qu’il soit fort laid et âgé de trente ans de plus qu’elle. Voici une lettre qui témoigne de sa peur de la perdre, alors qu’elle veut se retirer dans un couvent :
« Depuis ce soir malheureux que vous m’apprîtes la funeste résolution que vous voulez prendre, je n’ai pas eu un instant de repos, ou, pour mieux dire, vous m‘avez laissé une peine continuelle, une agitation bien plus violente que la simple perte du repos. [...]
Comment est-il possible que vous quittiez des gens que vous charmez et qui vous adorent, des amis qui vous aiment mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes, pour aller chercher des inconnus qui vous déplairont et dont vous serez peut-être outragée ? Songez-vous, madame, que vous vous jetez dans un couvent que madame la connétable [Marie Mancini, connétable Colonna] avait en horreur ? Si elle y rentre, c’est qu’il y faut rentrer ou mourir. Sa captivité présente, toute affreuse qu’elle est, lui semble moins dure que cet infortuné séjour, et pour y aller, madame, vous voulez quitter une cour où vous êtes si estimée, où l’affection d’un roi doux et honnête vous traite si bien, où toute les personnes raisonnables ont du respect et de l’amitié pour vous. Songez-y, madame, le jour le plus heureux que vous passerez dans le couvent ne vaudra pas le jour le plus triste que vous passerez dans votre maison.
Encore si vous étiez touchée d’une grâce particulière de Dieu [...] mais vous n’êtes ni convaincue ni touchée. [...]
Jusques ici vous avez vécu dans les grandeurs et dans les délices ; vous avez été élevée en reine, et vous méritiez de l’être. Devenue l’héritière d’un ministre qui gouvernait l’univers, vous avez eu plus de bien en mariage que toutes les reines de l’Europe ensemble n’en ont porté aux rois leurs époux. Un jour vous a enlevé tous ces biens, mais votre mérite vous a tenu lieu de votre fortune et vous a fait vivre plus magnifiquement dans les pays étrangers que vous n’eussiez vécu dans le vôtre. [...] Jamais faveurs n’ont été si désirées que les vôtres.
Que trouverez-vous, madame, où vous allez ? Une cellule, un méchant lit, un plus détestable repas, des habits sales et puants. [...]
Quand les laides et les imbéciles se jettent dans les couvents, c’est une inspiration divine qui leur fait quitter le monde, où elles ne paraissent que pour faire honte à leur auteur : sur votre sujet, madame, c’est une vraie tentation du diable, lequel, envieux de la gloire de Dieu, ne peut souffrir l‘admiration que nous donne son plus bel ouvrage. Vingt ans de psaumes et de cantiques chantés dans le chœur ne feront pas tant pour cette gloire qu’un seul jour que votre beauté sera exposée aux yeux du monde. Vous montrer est votre véritable vocation ; c’est le service que vous devez à Dieu, c’est le culte le plus propre et le plus agréable que vous puissiez lui rendre. [...]
Un de vos grands malheurs, madame, si vous écoutez cet ennemi [le diable], c’est que vous n’aurez à vous prendre de tous vos maux qu’à vous-même. Madame la connétable [sa sœur Marie Mancini] rejette les siens sur la violence qu’on lui fait. Elle a les cruautés d’un mari qui a force, l’injustice d’une cour qui appuie son mari, elle a mille objets vrais ou faux qu’elle peut accuser. Vous n’avez que vous, madame, pour cause de votre infortune, vous n’avez à condamner que votre erreur. [...] Peut-être êtes-vous flattée du bruit que fera votre retraite et, par une vanité extravagante, vous croirez qu’il n’y a rien de plus illustre que de dérober au monde la plus grande beauté qu’on vît jamais. [...] Mais depuis quand préférez-vous l’erreur de l’opinion à la réalité des choses ? Et qui vous dit après tout que votre résolution ne paraîtra pas aussi folle qu’extraordinaire ? Qui vous dit qu’on ne la prendra pas pour le retour d’une humeur errante et voyageuse ? Qu’on ne croira pas que vous voulez faire trois cents lieues pour chercher une aventure, céleste si vous voulez, mais toujours une espèce d’aventure ?
Je ne doute pas que vous n’espériez trouver beaucoup de douceur dans l‘entretien de madame la connétable ; mais, si je ne me trompe, cette douceur-là finira bientôt. Après avoir parlé trois ou quatre jours de la France et de l’Italie, après avoir parlé de la passion du roi et de la timidité de monsieur votre oncle [Mazarin ; selon Saint-Évremond, Louis XIV aurait dû épouser Marie Mancini], de ce que vous avez pensé être et de ce que vous êtes devenue ; après avoir épuisé le souvenir de la maison de monsieur le connétable, de votre sortie de Rome et du malheureux succès de vos voyages, vous vous trouverez enfermée dans un couvent et votre captivité, dont vous commencerez à sentir la rigueur, vous fera songer à la douce liberté que vous aurez goûtée en Angleterre. Les choses qui vous paraissent ennuyeuses aujourd’hui se présenteront avec des charmes, et ce que vous aurez quitté par dégoût reviendra solliciter votre envie. [...]
Je veux bien que mes pénétrations soient fausses et mes conjectures mal fondées ; je veux bien que la conversation de madame la connétable ait toujours de grands agréments pour vous ; mais qui vous dit que vous en pourrez jouir librement ? Une des maximes des couvents est de ne souffrir aucun liaison entre les personnes qui se plaisent, parce que l‘union des particuliers est une espèce de détachement des obligations que l’on a contractées avec l‘ordre. D’ailleurs, les soins de monsieur le connétable pourront bien s’étendre jusqu’à empêcher une communication qui fait tout craindre à un homme soupçonneux qui a trop offensé. Je ne parle point des caprices d’une supérieure, ni des secrètes jalousies des religieuses. [...] Ainsi, madame, vous vous serez faite religieuse pour vivre avec madame la connétable, et il arrivera que vous ne la verrez presque pas. Vous serez donc, ou seule avec vos tristes imaginations, ou dans la foule, parmi les sottises et les erreurs, ennuyée de sermons en langue qui vous sera peu connue, fatiguée des marines qui auront troublé votre repos, lassée d’une habitude continuelle du chant des vêpres et du murmure importun de quelque rosaire. [...]
Si vous quittez le monde, comme vous semblez vous y préparer, ma consolation est que je n’y demeurerai pas longtemps : la nature, plus favorable que vous, finira bientôt ma triste vie. [...] Je me cacherai dans un désert, dégoûté de tout autre commerce que le vôtre. Là, votre idée me tiendra lieu de tous objets ; là, je me détacherai de moi-même, s’il est permis de parler ainsi, pour penser éternellement à vous. Là, j’apprendrai à mourir, et mes derniers soupirs apprendront à tout le monde ce qu’auront pu sur moi le charme de votre mérite et la force de ma douleur. »
Sources : Marie Mancini, Claude Dulong, Perrin, 1993 et 2002.