Catherine Decours, dans son ouvrage Aimée du roi, propose une intéressante biographie. Voici ce que l'on peut en retenir.
Fin 1688, ce couplet court Versailles :
« On dit que La Vallière
S’en va sur son déclin
Ce n’est que par manière
Que le roi va son train.
Montespan prend sa place
Il faut que tout y passe
Ainsi de main en main... »
Il est vrai que Mlle de Vallière est encore la maîtresse en titre. Saint-Simon écrit dans ses Mémoires : « La roi donna au monde le spectacle nouveau de deux maîtresses à a fois. Il les promena aux frontières, aux camps, des moments aux armées, toutes deux dans le carrosse de la reine. Les peuples accourant de toutes parts se montraient les trois reines, et se demandaient avec simplicité les uns aux autres s’ils les avaient vues[1]. »
Pourtant, Louis XIV fait des manières et dit à Monsieur, son frère : « Elle fait ce qu’elle peut, mais moi je ne veux pas. » Jeu de séduction ou crainte du fameux esprit Mortemart dont parle Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV ? Il le définit comme « un tour singulier de conversations mêlées de plaisanteries, de naïveté et de finesse. » Naïveté ? Hm ! La Montespan peut se montrer caustique, voire féroce. Saint-Simon, dans ses Mémoires, nous apprend que certains courtisans évitent de passer sous ses fenêtres à Versailles, par crainte d’être ridiculisés, d’où l’expression devenue proverbiale : passer par les armes. Il est vrai que dans la société du 17e siècle, la moquerie pratiquée avec élégance est l’arme idéale : c’est ce qu’on appelle « avoir de l’esprit »... On parle de ses « picoteries », Primi Visconti de « la bête et son venin »[2] et la Palatine la considère comme un « diable incarné ».
Louis XIV humilie constamment, et pendant des années, Mlle de La Vallière. À Saint-Germain-en-Laye[3], le roi traverse son appartement pour se rendre chez Mme de Montespan. La Palatine en témoigne : « Le roi avait un bel épagneul appelé Malice. À l’instigation de la Montespan, il prenait ce petit chien et le jetait à la duchesse de La Vallière, en disant : Tenez, Madame, voilà votre compagnie, c’est assez. »
La Montespan l’abaisse tout autant. Mme de Caylus (nièce de Mme de Maintenon) témoigne : « Mme de Montespan affectait de se faire servir par la duchesse[4]. [...] Mme de La Vallière s’y portait avec tout le zèle d’une femme de chambre dont la fortune dépendait des agréments qu’elle prêterait à sa maîtresse. Combien de dégoûts, de plaisanteries et de dénigrements n’eût-elle pas à essuyer ! [...] Elle (Montespan] affecte de se faire servir par elle, donne des louanges à son adresse et assure qu’elle ne peut être contente de son ajustement si elle n’y met la dernière main. »
Mme de Montespan est belle, sans nul doute. Mme de Sévigné évoque sa « triomphante beauté à montrer à tous les ambassadeurs », le duc de Noailles affirme qu’elle est « une de ces figures qui éclairent les lieux où elles paraissent. » Bien que les portraits ne soient pas toujours fidèles, il semble qu’elle soit blonde, avec des yeux bleus, « des sourcils plus foncés [que les cheveux] unissant la vivacité à la langueur » (source de la citation inconnue), le nez aquilin, un teint éblouissant de blancheur. Elle respire la volupté et la sensualité.
Ambitieuse pour elle et les siens elle fait nommer son frère, le duc de Vivonne, maréchal de France. Pour elle, Louis XIV dépense sans compter : nouveaux appartements au vieux château de Saint-Germain, le Trianon de porcelaine à Versailles, le château de Clagny à la limite du parc (détruit en 1769), etc. Louis XIV joue-t-il au naïf lorsqu’il écrit à Colbert le 9 juin 1674 : « Mme de Montespan ne veut absolument pas que je lui donne des pierreries mais afin qu’elle n’en manque pas, je désire que vous fassiez travailler à une petite cassette bien propre, pour mettre dedans ce que je vous dirai ci-après. [...] Cela paraît extraordinaire mais elle ne veut point de présents. Il y aura dans cette cassette un collier de perles que je veux qui soit beau, deux paires de pendants d’oreilles, l’une de diamants, que je veux qui soient beaux, l’autre de toutes pierres. »
Du reste, Mme de Sévigné la surnomme « Quanto » (Combien). Il semble qu’elle coûte au roi plus de 800 000 francs par an, selon Primi Visconti qui déclare par ailleurs : « À part le titre, certainement cette Montespan a véritablement régné et a été la vraie reine. » Ses dettes de jeu, énormes, sont payées par le Trésor royal. Selon un témoin, une perte de 100 000 écus est courante et elle perd 700 000 écus un jour de Noël.
Très jalouse, elle tente d'évincer ses rivales par tous les moyens, que ce soit Mlle de Grancey, Marie-Anne de Wurtemberg, Mme de Ludres, la princesse de Soubise, la duchesse de Gramont, Mlle de Rouvroy, la duchesse de Ventadour, la duchesse de Nevers, la duchesse de Roquelaure, les filles d’honneur de la princesse Palatine et bien d’autres, choisissant pour son service « des femmes laides pour la plupart », affirme Primi Visconti. Cependant, elle ne peut empêcher une liaison entre le roi et Mlle Desœillets, sa femme de chambre. Il est vrai qu’elle est alors enceinte[5]... Mais enfin, Louis XIV aime les femmes, comme en témoigne Primi Visconti : « Je dirai qu’il n’est pas une dame de qualité dont l’ambition ne soit de devenir la maîtresse du roi. Nombre de femmes mariées m‘ont déclaré que ce n’était offenser ni son mari, ni son père, ni Dieu même que d’être aimé de son prince. Aussi fait-il avoir quelque indulgence pour le roi s’il tombe en faute, avec tant de diables autour de lui, occupés à le tenter ! »
Le double adultère est un scandale aux yeux de la religion. Le cardinal Bourdaloue tonne vainement du haut de sa chaire : « Combien de conversions, Sire, votre exemple n’entraînerait-il pas ? Quel attrait ne serait-ce pas pour certains pécheurs découragés et tombés dans le désespoir, lorsqu’ils se diraient eux-mêmes : voilà un homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous, le voilà converti et soumis à Dieu ! » Et Bossuet : « Je ne demande pas Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si violente : ce serait vous demander l’impossible : mais, Sire, tâchez peu à peu de la diminuer, cessez de l’entretenir. »
_ _ _
Notes
[1] Elles sont dames d’honneur de la reine et, à ce titre, peuvent l’accompagner.
[2] Mémoires sur la cour de Louis XIV, 1673-1681.
[3] La cour n’a pas encore investi officiellement Versailles
[4] Louis XIV la promut duchesse à la fin de leurs relations.
[5] Elle eut en tout neuf grossesses. Elle est à l'origine de la robe dite ballante ou encore l'Innocente, qu'elle porte lorsque son ventre s'arrondit : ample et fluide, elle bouffe au-dessus d'une ceinture portée très basse.
* * *