La Fontaine insère ce Discours à la clôture du Livre IX. Dans un certain nombre d’éditions anciennes, ce morceau est publié en tête des fables du Livre X sous le titre Les Deux rats, le Renard et l’Œuf. Il en fait son discours de réception à l’Académie française. On y trouve l’écho des controverses qui animaient le salon de Mme de La Sablière relatives à l’âme des bêtes.
La Fontaine, ami des bêtes (qui fait de l'anthropomorphisme), leur prête ici les préoccupations et sentiments des humains. Il ne peut en tout cas accepter la théorie des animaux-machines de Descartes, dont il fait ironiquement le procès : il s'agit d'un poème didactique. Après avoir fait l'éloge des discussions qui animent le salon de Mme de La Sablière, il donne des exemples : la perdrix qui attire les chiens pour sauver ses petits, l'intelligence des castors, l'anecdote des deux rats assez ingénieux pour transporter un œuf. Il imagine une échelle continue des êtres : au bas, la plante qui « respire » ; entre l'huître et l'homme moyen, les animaux supérieurs (castors) et les hommes inférieurs ; entre l'homme moyen et la divinité, les hommes de génie.
DISCOURS A MADAME DE LA SABLIÈRE
Iris[1], je vous louerais : il n'est que trop aisé,
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :
Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
D'autres propos chez vous récompensent ce point :
Propos, agréables commerces[2],
Où le hasard fournit cent matières diverses,
Jusque-là qu'en votre entretien
La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens
Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens ;
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,
Et fait du miel de toute chose.
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
Qu'en ces fables aussi[3]j'entremêle des traits
De certaine philosophie,
Subtile, engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle[4] : en avez-vous ou non
Ouï parler[5] ? Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.
Telle est la montre[6] qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la, lisez dans son sein :
Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde ;
La première y meut la seconde ;
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens, la bête est toute telle :
« L'objet la frappe en un endroit ;
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.
Le sens[7]de proche en proche aussitôt la reçoit.
L'impression se fait. » Mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté :
L'animal se sent agité
De mouvements que le vulgaire appelle
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n'est point cela : ne vous y trompez pas.
- Qu'est-ce donc ? - Une montre. - Et nous ? - C'est autre chose.
Voici (de la façon que Descartes l'expose,
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Chez les païens, et qui tient le milieu
Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme
Le tient tel de nos gens[8], franche bête de somme) :
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
J'ai le don de penser ; et je sais que je pense » ;
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
Que, quand la bête penserait,
La bête ne réfléchirait,
Sur l'objet ni sur sa pensée.
Descartes va plus loin, et soutient nettement
Qu'elle ne pense nullement.
Vous n'êtes point embarrassée
De le croire ; ni moi.
Cependant, quand aux bois
Le bruit des cors, celui des voix,
N'a donné nul relâche à la fuyante proie,
Qu'en vain elle a mis ses efforts
A confondre et brouiller la voie,
L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors,
En suppose[9] un plus jeune, et l'oblige, par force,
A présenter aux chiens une nouvelle amorce.
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes
Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort[10].
On le déchire après sa mort :
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
Quand la perdrix
Voit ses petits
En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,
Elle fait la blessée, et va, traînant de l'aile,
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit[11]
De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.
Non loin du Nord, il est un monde
Où l'on sait que les habitants
Vivent, ainsi qu'aux premiers temps,
Dans une ignorance profonde.
Je parle des humains[12] ; car, quant aux animaux,
Ils y construisent des travaux
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage
Et font communiquer l'un et l'autre rivage.
L'édifice résiste, et dure en son entier :
Après un lit de bois est un lit de mortier.
Chaque castor agit : commune en est la tâche ;
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ;
Maint maître d'oeuvre y court, et tient haut le bâton.
La république de Platon
Ne serait rien que l'apprentie[13]
De cette famille amphibie.
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
Passent les étangs sur des ponts,
Fruit de leur art, savant ouvrage ;
Et nos pareils ont beau le voir,
Jusqu'à présent tout leur savoir
Est de passer l'onde à la nage.
Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ;
Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
Que je tiens d'un roi plein de gloire.
Le défenseur du Nord vous sera mon garant[14] :
Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;
Son nom seul est un mur à l'empire ottoman.
C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.
Il dit donc que, sur sa frontière[15],
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
En renouvelle la matière.
Ces animaux, dit-il, sont germains[16]du renard.
Jamais la guerre avec tant d'art
Ne s'est faite parmi les hommes,
Non pas même au siècle où nous sommes.
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
Embuscades, partis, et mille inventions
D'une pernicieuse et maudite science,
Fille du Styx, et mère des héros,
Exercent de ces animaux
Le bon sens et l'expérience.
Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait
Rendre Homère. Ah ! s'il le rendait,
Et qu'il rendît aussi le rival d'Épicure[17],
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
Ce que j'ai déjà dit : qu'aux bêtes la nature
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
Que la mémoire est corporelle ;
Et que, pour en venir aux exemples divers
Que j'ai mis en jour dans ces vers,
L'animal n'a besoin que d'elle.
L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin
Chercher, par le même chemin,
L'image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Nous agissons tout autrement :
La volonté nous détermine,
Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine :
Je sens en moi certain agent,
Tout obéit dans ma machine
A ce principe intelligent.
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même[18].
De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.
Mais comment le corps l'entend-il ?
C'est là le point. Je vois l'outil
Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ?
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts,
L'impression se fait : le moyen, je l'ignore :
On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ;
Et, s'il faut en parler avec sincérité,
Descartes[19] [19] l'ignorait encore.
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux
Dont je viens de citer l'exemple,
Cet esprit n'agit pas ; l'homme seul est son temple.
Aussi faut-il donner à l'animal un point,
Que la plante, après tout, n'a point :
Cependant la plante respire.
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
. . .
Il prend ensuite l’exemple des rats et titre la suite, que l’on peut considérer comme une fable à part entière, "Les deux Rats, le Renard et l’Œuf".
Remarque : Boileau se moque de l'engouement de Mme de La Sablière pour les sciences :
« Un astrolabe en main, elle a dans sa gouttière
À suivre Jupiter passé la nuit entière. »
Sources : Fables, La Fontaine, Hachette, nouvelle édition 1929.
[1] Nom que La Fontaine donnait généralement à Mme de La Sablière.
[2] Échanges de paroles, politesses et communications écrites.
[3] Cette loi de la variété, bonne pour la conversation, est bonne aussi pour la fable. Ainsi, La Fontaine va exposer le système de Descartes sur les animaux.
[4] Par opposition à celle d’Aristote.
[5] Bien entendu ! Mais il ne veut pas faire passer Mme de La Sablière pour trop savante, et donc pédante.
[6] La comparaison est de Descartes : « Ainsi qu’on voit qu’une horloge, qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement. » (Discours de la Méthode).
[7] Le sens commun, censé centraliser dans le cerveau les données isolées des sens et en constituer l’unité.
[8] Ici, domestiques, plutôt que personnes de notre connaissance. Première annonce d’une idée qui reparaître au vers 176 et qui sera la conclusion de tout le poème (vers 205) : il y a de l’animal à l’homme des degrés insensibles depuis la pensée consciente jusqu’à l’âme du végétal et du minéral.
[10] Il s’agit de persuader pour argumenter, en faisant appel à l’émotion.
[11] Cris de la perdrix prenant son essor que La Fontaine interprète comme des éclats de rire moqueurs.
[13] Ce gouvernement idéal dont Platon esquisse le plan dans un de ses dialogues (La République), fait appel à l’activité et au dévouement de tous.
[14] Sobiewski, roi de Pologne, avait sauvé les pays du nord des invasions des Turcs, Cosaques et Tartares. Il devait plus tard (1683) sauver la chrétienté en faisant lever aux Turcs le siège de Vienne.
[15] La Pologne s’étendait alors jusqu’à l’Ukraine.
[16] Selon Furetière, « frère de père et de mère ».
[19] Maintenant, Descartes, mort en 1650, le sait...
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