Dans cette lettre à Mme de Motteville du 14 mai 1660 écrite de Saint-Jean-de-Luz, où Louis XIV va épouser l‘infante d’Espagne, elle évoque les bienfaits du repos champêtre, à la fois élégant et littéraire, digne de l’Astrée.
« M’étant trouvée auprès de vous l’autre jour, lorsque vous causiez chez la reine, avec de vos amies, du bonheur de la vie retirée, il me sembla que votre conversation n’avait jamais été plus charmante et plus agréable : je l’écoutai avec plaisir, et depuis j’ai passé de bonnes heures à y penser. Le lieu où nous sommes est le plus propre du monde à entretenir de semblables pensées ; car l’on rêve bien doucement lorsqu’on se promène sur le bord de la mer. Ainsi, madame, je me suis imaginé que vous ne trouveriez pas mauvais que je vous fisse part des sentiments que vous m’avez donnés, et de l’opinion que j’estime qu’il faut avoir pour rendre cette retraite dont vous parliez divertissante… [Elle imagine un phalanstère].
… Il serait bon de concerter tous ensemble du lieu, de l’habitation, et délibérer si l‘on choisirait les bords de la Loire ou ceux de la Seine. Quelques-uns auraient mieux aimé les bords de la mer. Pour moi, qui n’aime pas naturellement l’eau, j’aimerais mieux le vue de la mer et des rivières un peu en éloignement, et que ma maison fût située dans le voisinage d’un grand bois, et que l’on y arrivât par de grandes routes où le soleil se ferait voir à peine en plein midi. Je la bâtirais de la plus agréable manière que je pourrais l’imaginer.
Les dedans seraient fort propres et point magnifiques, non plus que les meubles ; car il ne convient pas, quand on méprise tout, et que l’on veut paraître au-dessus de toutes choses, d’avoir la faiblesse de s’attacher à la superfluité.
Je voudrais que cette maison fût environnée de jardins, et que le territoire [le terrain] en fût propre à produire les plus excellents fruits. Je prendrais un grand plaisir à faire planter et voir croître tous ces arbres différents. S’il y avait de quoi faire des fontaines, je n’en serais pas fâchée ; mas j’aimerais mieux la vue que l’eau.
Pour mieux dire, chacun ferait bâtir sa maison à sa fantaisie, les uns dans le fond d’un bois, les autres au bord de la rivière. La situation que je choisis pour moi laisse de quoi choisir aux autres, parce qu’au bas de la côte où j’imagine cette belle forêt, et d’où l’on pourrait se faire une belle vue, je prétends qu’il y aurait de grandes prairies, et qu’elles seraient coupées de ruisseaux d’une eau claire et vive, qui, en serpentant sur l’herbe, iraient gagner la rivière.
On se visiterait à cheval, en calèche ou avec des chaises roulantes, quelquefois à pied, quelquefois en carrosse, si ce n’est que je pense que peu en aurait.
Le soin d’ajuster sa maison occuperait beaucoup ; ceux qui aiment la vie active travailleraient à toutes sortes d’ouvrages, comme à peindre ou à dessiner, et les paresseux entretiendraient ceux qui s’occuperaient de la sorte. Je pense qu’on lirait beaucoup et qu’il n’y aurait personne qui n’eût sa bibliothèque.
On ne romprait point le commerce qu’on aurait avec ses amis de la cour et du monde ; mais je pense que nous deviendrions tels qu’il leur serait plus glorieux de nous écrire qu’à nous de leur faire réponse.
Je me persuade que dans ce bois que je me figure, ou dans quelque belle allée, il y aurait un jeu de mail : c’est un jeu honnête et un exercice convenable au corps, et qu’il est bon de ne pas négliger, en songeant à celui de l’esprit.
On nous enverrait tous les livres nouveaux et tous les vers, et ceux qui les auraient lus les premiers auraient une grande joie d’en aller faire part aux autres. Je ne doute point que nous n’eussions quelques personnes qui mettraient aussi quelques ouvrages en lumière, chacun selon son talent, puisqu’il n’y a personne qui n’en ait tout à fait de dissemblables, quand on veut suivre son naturel. Ceux qui aiment la musique la pourraient entendre, puisque nous aurions parmi nous des personnes qui auraient la voix belle, et qui chanteraient bien, et d’autres qui joueraient du luth, du clavecin, et des autres plus agréables instruments. Les violons se sont rendus si communs que, sans avoir beaucoup de domestique, chacun en ayant quelques-uns auxquels il aurait fait apprendre, il y aurait moyen de faire une forte bande quand ils seraient tous ensemble.
Je ne trouverais pas à redire que, lorsqu’on serait obligé d’aller à la cour ou aux grades villes, soit pour affaires, ou pour rendre quelques devoirs de parenté, on ne s’en dispensât point. Je ne voudrais pas que l’on fît les farouches en disant : « Je ne veux assister à nulle fête, et je ne ferais pas une visite pour mourir » et quand j’y serais, je voudrais m‘accommoder aux autres et me rendre commode […].
Comme les personnes du monde se déguisent à présent, et que cette façon de faire qui n’était pas bienséante aux yeux des gens de condition autrefois, s’est maintenant mise en usage, je ne désapprouverais pas que parmi nous on prît aussi quelquefois ce divertissement, mais d’une manière moins folle. Je voudrais qu’on allât garder les troupeaux de moutons dans nos belles prairies, qu’on eût des houlettes et des capelines, qu’on dînât sur l’herbe verte de mets rustiques et convenables aux bergers, et qu’on imitât quelquefois ce qu’on a lu dans l’Astrée, sans toutefois faire l’amour [se dire des galanteries], car cela ne me plaît point en quelque habit que ce soit. Lorsqu’on serait revêtu de celui de berger, je ne désapprouverais pas qu’on tirât les vaches, ni que l’on fît des fromages et des gâteaux, puisqu’il faut manger, et je ne prétends pas que le plan de notre vie soit fabuleux, comme il en en en ces romans où l’on observe une jeûne perpétuel et une si sévère abstinence. Je voudrais au contraire qu’on pût n’avoir rien de mortel que le manger […].
Je voudrais que dans notre désert il y eût un couvent de carmélites, et qu’elles n’excédassent point le nombre que sainte Thérèse marque dans sa règle. Son intention était qu’elles fussent ermites, et le séjour des ermites est dans les bois. Leur bâtiment serait fait sur celui d’Avila, qui fut le premier. La vie d’ermite nous empêcherait d’avoir un commerce trop fréquent avec elles […]. J’approuverais aussi qu’il y eût une belle église servie par des prêtres séculiers, habiles et zélés […]. Je voudrais que nous eussions un hôpital où l’on nourrirait les pauvres enfants, où l’on ferait apprendre des métiers, et où l’on recevrait des malades. L’on se divertirait à voir travailler les uns et l’on s’occuperait à servir les autres… »
Générosité naïve et rêves ridicules qui préfigurent, à leur manière, les idées utopiques de Rousseau…