Racine aima ardemment Mlle du Parc, dite Marquise (également aimé par Corneille, nous venons de le voir) qu’il avait enlevé à la troupe de Molière en 1666 (ou 1667) ; elle mourut en 1668, en plein succès d’Andromaque, d'une fausse couche ou d'un avortement.
Quant à la volage Champmeslé (dont Racine tomba également amoureux), elle jouait au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne[1], le premier théâtre permanent de Paris depuis 1634. C’est là que furent créées quasiment toutes les tragédies de Racine. En 1680, la troupe de l’Hôtel de Bourgogne fusionna avec celle de Molière pour fonder la Comédie-Française.
Lettre de cachet de Louis XIV créant la Comédie-Française
Cette lettre, datée du 21 octobre 1680 est adressée au Lieutenant général de police :
« Sa Majesté ayant estimé à propos de réunir les troupes de Comédiens établis à l’Hôtel de Bourgogne et dans la rue Guénégaud à Paris, pour n’en faire qu’une seule, afin de rendre les représentations des comédies plus parfaites par le moyen des acteurs et des actrices auxquels elle a donné place dans ladite troupe, sa Majesté a ordonné qu’à l’avenir lesdites troupes de Comédiens français seront réunies pour ne faire qu’une seule et même troupe, et sera composée des acteurs et actrices dont la liste sera arrêtée par sa Majesté. »
La Champmeslé
Passionnée et enthousiaste à la scène comme à la ville, la Champmeslé mit Racine à ses pieds. Elle devint son interprète préférée et ils vécurent ensemble six années de bonheur. Mme de Sévigné écrivit : « Quand la Champmeslé entre en scène, un mouvement d’admiration se répand d’un bout du théâtre à l’autre, toute la salle est sous le charme, et elle fait à son gré couler nos larmes. » Elle fut successivement Bérénice, Atalide (Bajazet), Monime (Mithridate), Iphigénie et Phèdre. Racine prit soin d’indiquer lui-même à la Champmeslé les intonations les plus expressives pour ses rôles et l’on peut supposer un fructueux travail en commun entre le dramaturge et sa maîtresse.
Sans être vraiment belle, elle avait une voix remarquable, comme en témoigne Mme de Sévigné : « Quand la Champmeslé arrive, on entend un murmure, tout le monde est ravi, et l'on pleure de son désespoir. » Boileau, de son côté, écrit au début de son Épître VII, dédiée à Racine :
« Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,
Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
En a fait sous son nom verser la Champmeslé. »
La Champmeslé quitta Racine pour le comte de Clermont-Tonnerre, ce qui fit courir cet alexandrin dans le tout-Paris : « Le Tonnerre est venu qui l'a déracinée. » Elle eut aussi comme amants Charles de Sévigné, le marquis de la Fare et bien d'autres...
Racine, si l‘on en croit Mme de Sévigné, en aima bien d’autres. L’expérience de la passion fut le creuset de ses œuvres.
Mais le théâtre, les comédiens et les comédiennes étaient voués à l’anathème religieux, particulièrement au milieu du siècle sous l’influence du jansénisme et de l’abbaye de Port-Royal. La Bruyère, dans les Caractères (Des jugements, 15) évoquera plus tard (en 1688) le statut des comédiens : « La condition des comédiens était infâme chez les Romains et honorables chez les Grecs : qu'est-elle chez nous ? On pense d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs. » Une lettre de Nicole (janvier 1666) déclarait que « les qualités d’un poète de théâtre ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens » et qu’un « faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles. » Phrases qui amenèrent la brouille de Racine avec Port-Royal [où il avait été élevé] dont il avait déjà reçu des observations au sujet de sa passion pour la Champmeslé. Témoin cette lettre de sa tante qui y fut prieure quinze ans et douze ans abbesse, la Mère Agnès de Sainte-Thècle (1663) :
« … J’ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les femmes qui ont tant soit peu de pitié, et avec raison, puisqu’on leur interdit l’entrée de l’église et de la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu’ils ne se reconnaissent [2] […]. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d’avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur, pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté… »
Les comédiens s’efforçaient de désarmer l’opposition religieuse par des libéralités aux couvents et leur assiduité à la messe mais ils furent tous victimes de l’hostilité de l’Église, surtout à leur dernière heure. La Champmeslé mourante dut abjurer son art avant de recevoir les derniers sacrements en 1698. Au XVIIIe siècle encore, on dut enterrer sans bière, en pleine nuit et dans un terrain vague, Adrienne Lecouvreur, ce qui émut fort Voltaire.
Dans sa Préface de Phèdre (1677), Racine tenta de justifier la moralité de son théâtre – et de sa comédienne fétiche - :
« Je n’ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d’horreur que le crime même ; les faiblesses de l’amour n’y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C’est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer… »
Phèdre, créée le 1er janvier 1677, connut l’échec en raison d’une cabale montée par la duchesse de Bouillon. Racine traversa alors une crise morale à laquelle ne furent sans doute étrangères ni sa rupture avec la Champmeslé ni la dramatique Affaire des Poisons à laquelle il fut directement mêlé en 1679 par une dénonciation de la Voisin au sujet de la mort de Mlle Duparc (ou Du Parc[3]). Funck-Brentano, dans son livre Le Drame des poisons, cite même une lettre de Louvois au conseiller d’État Bazin de Bezons, du 11 janvier 1680, qui parlait de l’arrestation prochaine du sieur Racine. Mais que Racine eût empoisonné la jolie comédienne est hautement improbable !
Toujours est-il que, pris de scrupules moraux, Racine se réconcilia avec Port-Royal, cessa sa vie dissipée et se maria le 1er juin 1677 avec Catherine de Romanet qui, tout à fait indifférente à la gloire de son époux, lui donna sept enfants. Nommé historiographe du roi, il termina sa carrière comme protégé de Mme de Maintenon : pour Saint-Cyr, il écrivit Esther et Athalie, tragédies religieuses.
Dans sa lettre du 16 mars 1672 à Mme de Grignan, Mme de Sévigné compara Corneille et Racine qu’elle trouvait inférieur :
« … Il y a pourtant [dans Bajazet] des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies [4] pour la Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n’est plus jeune et qu’il cesse d’être amoureux, ce ne sera plus la même chose. »
Tout en restant fidèle à son admiration de jeunesse pour Corneille, Mme de Sévigné finit pas se montrer plus juste à l’égard de Racine, surtout quand elle le vit très apprécié à la cour (cf. lettre du 21 février 1689 où elle racontait la représentation d’Esther à Saint-Cyr où elle fut invitée – peut-être parce qu’elle y fut invitée… -.
Pour en revenir à la Champmeslé, elle fut inhumée à Saint-Sulpice, après avoir renoncé in extremis à son métier.
Remarque
Dans la Vie de Racine, son fils Louis rapporte les paroles de son illustre père : « Il faut que vous soyez bien hardi pour oser faire des vers avec le nom que vous portez. Ce n'est pas que je regarde comme impossible que vous deveniez un jour capable d'en faire de bons ; mais je me méfie de tout ce qui est sans exemple et depuis que le monde est monde, on n'a point vu de grands poète, fils d'un grand poète. »
Sources : Dictionnaire des Lettres françaises, Le XVIIe siècle (Fayard, 1951, 1996)
[1] Ancien Hôtel de Jean Sans Peur, duc de Bourgogne.
[2] Qu’ils ne retrouvent la bonne voie.
[3] Même problème d’orthographe que pour Mme du Barry, à l’origine Mlle Dubarry : majuscule ou non ? Voilà qui aurait fait un bon sujet de réflexion pour nos précieuses !
[4] Pièces de théâtre. Le mot est resté avec ce sens dans certaines appellations : rue de la Comédie (rue du Théâtre), la Comédie Française (le Théâtre Français).