L'hôtel de Rambouillet n'a rien à voir avec les précieuses ou les savantes de Molière : on s'y amuse. Chapelain écrit à Guez de Balzac le 22 mars 1638 : « Vous ne sauriez avoir de curiosité pour aucune chose qui le mérite davantage que l'hôtel de Rambouillet. On n'y parle point savamment, mais on y parle raisonnablement. » Si l'on parle grammaire ou littérature, tout pédantisme en est banni. Tallemant témoigne : c'était « un tintamarre permanent » de fêtes et de rires.
* Les plaisanteries en font les beaux jours. Un matin, on fait croire au comte de Guiche - plus tard maréchal de Gramont - qu'il est empoisonné par des champignons et qu'il a enflé pendant la nuit : en effet, il n'entre plus dans ses habits (qu'on a rétrécis)... Cette plaisanterie est rapportée par Tallemant des Réaux dans ses Historiettes. Un autre jour, Voiture introduit des ours dans le salon ; une autre fois, il est condamné par un « tribunal » à être « berné » - lancé en l'air sur une couverture - pour n'avoir pas su distraire la petite Mlle de Bourbon malade. Un autre jour, Mme de Rambouillet, toutes fenêtres fermées et rideaux tirés, met le feu à de l'eau-de-vie contenue dans un plat et contemple avec plaisir les visages de ses invités devenus « couleur de satin de la Chine »...
* Les jeux de société sont nombreux : jeu du cœur volé (on cherche la « voleuse »), de la chasse à l'amour (qui se cache dans les yeux d'une dame), du corbillon (« J'aime tel ou telle pour telles qualités ou tels défauts »), de la lettre (toutes les réponses doivent commencer par la lettre convenue d'avance). Au jeu de la perle des cœurs, chaque personne reçoit un nom illustre - Hélène, Lucrèce, Ulysse, etc. - ; l'une dit : « J'ai perdu mon cœur ». Question : « Qui vous l'a pris ? ». Réponse : « C'est Clélie. » (Par exemple). Si Clélie ne rejette pas la faute sur une autre, elle donne un gage. Au « jeu des bêtes », tous les assistants prennent un nom d'animal et on le met en vente en faisant valoir sa marchandise.
* On écoute chanter Mlle Paulet. On donne des bals masqués. On se rend à la campagne, au château de Rambouillet, pour y donner un « cadeau » - collation champêtre - : les jeunes filles se déguisent en nymphes et l'on danse au son des violons cachés dans les massifs.
* Les divertissements littéraires tiennent évidemment une grande place. Les habitués lisent tous beaucoup et, en souvenir de l'Astrée - roman précieux d'Honoré d'Urfé -, adoptent des noms romanesques : Mme de Rambouillet devient donc Arthénice, sa fille Julie Mélanide, son futur gendre Menalidus, Voiture est surnommé Valère. On participe aux controverses littéraires, à la querelle des sonnets, à la guerre des « Matineuses ». On prend la défense de la conjonction « car » menacé par l'Académie Française et on écoute sévèrement Polyeucte de Corneille - ce mélange de religion et d'amour profane déplaît -. Un soir, le jeune Bossuet improvise un sermon. Les hôtes de Mme de Rambouillet écrivent de nombreuses lettres et pratiquent tous les genres littéraires à la mode. Ils sont nombreux à participer au recueil de La Guirlande de Julie.
* La conversation est l'occupation par excellence, portée à la hauteur d'un art raffiné. Selon Mlle de Montpensier, le plaisir de la conversation est « le plus grand de la vie et presque le seul ». On débat de sujets psychologiques : « La beauté est-elle nécessaire pour faire naître l'amour ? Le mariage est-il compatible avec l'amour ? ». On en arrive à de subtils problèmes de casuistique amoureuse : « Quel est l'effet de l'absence en amour ? » ou encore « La présence de ce qu'on aime cause-t-elle plus de joie que les marques de son indifférence ne donnent de peine ? » On discute « de l'embarras où se trouve une personne quand son cœur tient un parti et la raison un autre ». Dans Polyeucte, on s'intéresse davantage à l'amour contrarié de Pauline et de Sévère qu'au martyre de Polyeucte. Le grand animateur de l’assemblée est Voiture : il organise les jeux, invente des divertissements, lance des modes littéraires nouvelles ; il est « l'âme du rond » qui se défait à sa mort.
C'est ainsi que Saint-Simon a pu écrire un siècle plus tard : « L'Hôtel de Rambouillet était, dans Paris, une espèce d'Académie de beaux-esprits, de galanterie, de vertu et de science ; car toutes ces choses-là s'accommodaient alors merveilleusement ensemble. »
Mais chez la marquise, la littérature n'est tenue que pour un jeu. Reste toutefois que Mme de Rambouillet contribue à l'affinement des mœurs et donc de l'esprit français. Grâces lui soient rendues ! Toutefois, Segrais dira : « Mme de La Fayette avait beaucoup appris d'elle, mais Mme de La Fayette avait l'esprit plus solide. » (Remarque rapportée par Sainte-Beuve).
* Une lettre de Voiture au cardinal de La Valette écrite autour de 1630 nous renseigne sur les distractions campagnardes de l’Hôtel de Rambouillet :
« Madame le Princesse, Mademoiselle de Bourbon, Madame du Vigean, Madame Aubry, Mademoiselle de Rambouillet, Mademoiselle Paulet, Monsieur de Chaudebonne et moi partîmes de Paris, sur les six heures du soir, pour aller à La Barre, où Madame du Vigean[1] devait donner la collation à Madame le Princesse. […] Nous entrâmes dans une salle où l’on ne marchait que sur des roses et de la fleur d’orange. Madame la Princesse, après avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs en attendant l’heure du souper. […] Au bout d’une allée grande à perte de vue, nous trouvâmes une fontaine qui jetait toute seule plus d’eau que toutes celles de Tivoli. A l’entour étaient rangés vingt-quatre violons. […] Quand nous nous en fûmes approchés, nous découvrîmes dans une niche qui était dans une palissade, une Diane à l’âge de onze ou douze ans, et plus belle que les forêts de Grèce et de Thessalie ne l’avaient jamais vue. […] Dans une autre niche auprès était une de ses nymphes, assez belle et assez gentille pour être une de sa suite. Ceux qui ne croient pas les fables, crurent que s’était Mademoiselle de Bourbon et la pucelle Priande. […] Tout le monde était sans proférer une parole, en admiration de tant d’objets, qui étonnaient en même temps les yeux et les oreilles, quand tout à coup la déesse sauta de sa niche, et avec une grâce qui ne se peut représenter, commença un bal qui dura quelque temps, à l’entour de la fontaine. […] Et cela eût duré trop longtemps, si les violons n’eussent vitement sonné une sarabande si gaie, que tout le monde se leva aussi joyeux que si rien n‘eût été. Et ainsi sautant, voltigeant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au logis, où nous trouvâmes une table qui semblait avoir été servie par les fées. […] Au sortir de la table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l’on trouva une chambre si bien éclairée, qu’il semblait que le jour qui n’était plus dessus la terre s’y fût retiré tout entier. (…] Le bal continuait avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l’on entendit dehors obligea toutes les dames à mettre la tête à la fenêtre : et l’on vit sortir du grand bois qui était à trois cents pas de la maison un tel nombre de feux d’artifice, qu’il semblait que toutes les branches et les troncs d’arbres se convertissent en fusées… »
Ainsi, l’oisiveté aristocratique devient représentation artistique.
[1] Anne de Neufbourg, riche bourgeoise ayant épousé le baron du Vigean