Le livre VI des Aventures de Télémaque est consacré à la peinture de la passion amoureuse avec ses fureurs et ses dangers, passion dont Fénelon-Mentor apprend la maîtrise à Télémaque-duc de Bourgogne [1]. Son ouvrage se veut en effet pédagogique.
Vénus, furieuse que Télémaque ait dédaigné les plaisirs de son île de Chypre, décide de se venger en lui démontrant sa puissance : elle envoie l’Amour, son fils, dans la grotte de Calypso. Celle-ci se prend de passion pour Télémaque qui, lui, aime Eucharis, l’une des nymphes de la déesse. Rude épreuve pour le héros soumis à l’influence pernicieuse des passions ainsi que pour Mentor qui doit lui faire retrouver le chemin de la vertu…
Extrait du livre VI
« Télémaque ne répondait à ce discours [2] que par des soupirs. Quelquefois il aurait souhaité que Mentor l’eût arraché malgré lui de l’île ; quelquefois il lui tardait que Mentor fût parti, pour n’avoir plus devant ses yeux cet ami sévère qui lui reprochait sa faiblesse. Toutes ces pensées contraires agitaient tour à tour son cœur, et aucune n’y était constante : son cœur était comme la mer, qui est le jouet de tous les vents contraires. Il demeurait souvent étendu et immobile sur le rivage de la mer, souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant des larmes amères et poussant des cris semblables aux rugissements d’un lion. Il était devenu maigre ; ses yeux creux étaient pleins d’un feu dévorant ; à le voir pâle, abattu et défiguré, on aurait cru que ce n’était point Télémaque. Sa beauté, son enjouement, sa noble fierté s’enfuyaient loin de lui. Il périssait, tel qu’une fleur, qui, étant épanouie le matin, répandait ses doux parfums dans la campagne et se flétrit peu à peu vers le soir : ses vives couleurs s’effacent ; elle languit, elle se dessèche et sa belle tête se penche, ne pouvant plus se soutenir ; ainsi le fils d’Ulysse était aux portes de la mort.
Mentor, voyant que Télémaque ne pouvait résister à la violence de sa passion, conçut un dessein plein d’adresse pour le délivrer d’un si grand danger. Il avait remarqué que Calypso aimait éperdument Télémaque et que Télémaque n’aimait pas moins la jeune nymphe Eucharis : car le cruel Amour, pour tourmenter les mortels, fait qu’on n’aime guère la personne dont on est aimé. Mentor résolut d’exciter la jalousie de Calypso.
Eucharis devait emmener Télémaque dans une chasse. Mentor dit à Calypso :
— J’ai remarqué dans Télémaque une passion pour la chasse, que je n’avais jamais vue en lui, ce plaisir commence à le dégoûter de tout autre : il n’aime plus que les forêts et les montagnes les plus sauvages. Est-ce vous, ô déesse, qui lui inspirez cette grande ardeur ?
Calypso sentit un dépit cruel en écoutant ces paroles, et elle ne put se retenir.
— Ce Télémaque - répondit-elle - qui a méprisé tous les plaisirs de l’île de Chypre, ne peut résister à la médiocre beauté d’une de mes nymphes. Comment ose-t-il se vanter d’avoir fait tant d’actions merveilleuses, lui dont le cœur s’amollit lâchement par la volupté et qui ne semble né que pour passer une vie obscure au milieu des femmes ?
Mentor, remarquant avec plaisir combien la jalousie troublait le cœur de Calypso, n’en dit pas davantage, de peur de la mettre en défiance de lui ; il lui montrait seulement un visage triste et abattu. La déesse lui découvrait ses peines sur toutes les choses qu’elle voyait, et elle faisait sans cesse des plaintes nouvelles. Cette chasse, dont Mentor l’avait avertie, acheva de la mettre en fureur. Elle sut que Télémaque n’avait cherché qu’à se dérober aux autres nymphes pour parler à Eucharis. On proposait même déjà une seconde chasse, où elle prévoyait qu’il ferait comme dans la première. Pour rompre les mesures de Télémaque, elle déclara qu’elle en voulait être. Puis, tout à coup, ne pouvant plus modérer son ressentiment, elle lui parla ainsi :
— Est-ce donc ainsi, ô jeune téméraire, que tu es venu dans mon île pour échapper au juste naufrage que Neptune [3] te préparait et à la vengeance des dieux ? N’es-tu entré dans cette île, qui n’est ouverte à aucun mortel, que pour mépriser ma puissance et l’amour que je t’ai témoigné ? O divinités de l’Olympe et du Styx [4], écoutez une malheureuse déesse : hâtez-vous de confondre ce perfide, cet ingrat, cet impie. Puisque tu es encore plus dur et plus injuste que ton père [5], puisses-tu souffrir des maux encore plus longs et plus cruels que les siens ! Non, non, que jamais tu ne revoies ta patrie, cette pauvre et misérable Ithaque, que tu n’as point eu honte de préférer à l’immortalité [6] ! Ou plutôt que tu périsses, en la voyant de loin, au milieu de la mer ; et que ton corps, devenu le jouet des flots, soit rejeté, sans espérance de sépulture, sur le sable de ce rivage ! Que mes yeux le voient mangé par les vautours ! Celle que tu aimes le verra aussi : elle le verra ; elle en aura le cœur déchiré, et son désespoir fera mon bonheur !
En parlant ainsi, Calypso avait les yeux rouges et enflammés : ses regards ne s’arrêtaient jamais en aucun endroit ; ils avaient je ne sais quoi de sombre et de farouche. Ses joues tremblantes étaient couvertes de taches noires et livides ; elle changeait à chaque moment de couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandait sur tout son visage ; ses larmes ne coulaient plus, comme autrefois, avec abondance : la rage et le désespoir semblaient en avoir tari la source, et à peine en coulait-il quelqu’une sur ses joues. Sa voix était rauque, tremblante et entrecoupée. Mentor observait tous ses mouvements et ne parlait plus à Télémaque. Il le traitait comme un malade désespéré qu’on abandonne ; il jetait souvent sur lui des regards de compassion.
Télémaque sentait combien il était coupable et indigne de l’amitié de Mentor. Il n’osait lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son ami, dont le silence même le condamnait. Quelquefois il avait envie d’aller se jeter à son cou et de lui témoigner combien il était touché de sa faute : mais il était retenu, tantôt par une mauvaise honte, et tantôt par la crainte d’aller plus loin qu’il ne voulait pour se tirer du péril : car le péril lui semblait doux, et il ne pouvait encore se résoudre à vaincre sa folle passion.
Les dieux et les déesses de l’Olympe, assemblés dans un profond silence, avaient les yeux attachés sur l’île de Calypso, pour voir qui serait victorieux, ou de Minerve ou de l’Amour. L’Amour, en se jouant avec les nymphes, avait mis tout en feu dans l’île ; Minerve, sous la figure de Mentor, se servait de la jalousie, inséparable de l’amour, contre l’Amour même. Jupiter avait résolu d’être le spectateur de ce combat et de demeurer neutre. »
Pistes de lecture
* On peut démontrer que Mentor est à la fois lui-même, Dieu, Fénelon précepteur du duc de Bourgogne et Fénelon prêtre, ces multiples identités ou fonctions contribuant à l’intérêt du récit ainsi qu’à sa valeur morale (cf. Mentor devenu nom commun), morale dont on peut questionner l’efficacité.
* En rapprochant les portraits de Télémaque et de Calypso, nous avons un tableau des ravages de la passion amoureuse qui n’est pas sans rappeler le théâtre de Racine. Il faut distinguer ce qui relève de la convention littéraire, de la tradition culturelle du temps et de l’authentique analyse psychologique, et s’interroger sur l’usage que fait l’auteur de la mythologie gréco-romaine.
* Fénelon voulait instruire et plaire, credo classique => s’interroger sur la conduite du récit qui ménage l’intérêt du lecteur et sur les ornements d’écriture qui viennent égayer la narration.
* Roman d’initiation et somme pédagogique : à comparer avec Émile de Rousseau (1762) ; que doit Rousseau à son prédécesseur ? Le 18e siècle, ignorant le mysticisme chrétien de Fénelon, son esprit foncièrement aristocratique et ses aspirations à une réaction nobiliaire, y vit le procès de la civilisation corruptrice, la condamnation du luxe et de l’argent, le goût de la vie simple et naturelle, le rêve d‘un âge d’or, l’apologie de la fraternité et de l’égalité originelles. Bref, on fit à tort de Fénelon un précurseur des Lumières…
* Roman d’aventure et d’amour qui s’abandonne aux plaisirs de la fiction et aux séductions d’une esthétique baroque rappelant les sommes romanesques du premier 17e siècle (à comparer).
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Notes
[1] Fils de Louis XIV.
[2] Mentor vient de lui dire : « Lâche fils d’un père si sage et si généreux [qui] menez ici une vie molle et sans honneur au milieu des femmes… »
[3] Dans l’Odyssée, le dieu de la mer poursuit sans cesse Ulysse de sa colère ; il en fait autant pour son fils.
[4] Le fleuve des Enfers est toujours pris à témoin par les dieux dans les circonstances solennelles.
[5] Ulysse s’était arraché aux bars de Calypso pour regagner son île natale.
[6] La déesse a offert l’immortalité à Télémaque comme autrefois à Ulysse.