Acte III, scène 2 (extrait)
ARNOLPHE
« ... Le mariage, Agnès, n’est pas un badinage.
À d’austères devoirs le rang de femme engage :
Et vous n’y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n’est là que pour la dépendance.
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne :
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.
Et ce que le soldat dans son devoir instruit
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
À son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité,
Et de l’obéissance, et de l’humilité,
Et du profond respect, où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur, et son maître.
Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux ;
Et de n’oser jamais le regarder en face
Que quand d’un doux regard il lui veut faire grâce... »
Éléments d’analyse
* Arnolphe misogyne : soumission de la femme à l’égard de l’homme (de son mari), pouvoir de l’homme sur la femme (sa femme).
* La femme ne doit être que « docilité », « obéissance » et « humilité » alors que l’homme est « toute puissance », « moitié suprême ». Analyser les antithèses qui soulignent l’opposition des rôles.
* Arnolphe ridicule => satire de Molière qui caricature en les grossissant (amplifications et exagérations) les prétentions d'un barbon qui craint avant tout d'être trompé. Registre (tonalité) comique et ironique.
* => débat de société : Molière invite les spectateurs à la réflexion (liberté ou dépendance de la femme ?)
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Acte V, scène 4 (extrait)
AGNÈS
Chez vous le mariage est fâcheux et pénible,
Et vos discours en font une image terrible ;
Mais, las ! il le fait, lui (1), si rempli de plaisirs,
Que de se marier il donne des désirs.
ARNOLPHE
Ah ! c’est que vous l’aimez, traîtresse !
AGNÈS
Oui, je l’aime.
ARNOLPHE
Et vous avez le front de le dire à moi-même !
AGNÈS
Et pourquoi, s’il est (2) vrai, ne le dirais-je pas ?
ARNOLPHE
Le deviez-vous aimer, impertinente ?
AGNÈS
Hélas !
Est-ce que j’en puis mais ? Lui seul en est la cause ;
Et je n’y songeais pas lorsque se fit la chose.
ARNOLPHE
Mais il fallait chasser cet amoureux désir.
AGNÈS
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir (3) ?
ARNOLPHE
Et ne saviez-vous pas que c’était me déplaire ?
AGNÈS
Moi ? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire ?
ARNOLPHE
Il est vrai, j’ai sujet d’en être réjoui.
Vous n’aimez donc pas, à ce compte ?
AGNÈS
Vous ?
ARNOLPHE
Oui.
AGNÈS
Hélas ! non.
ARNOLPHE
Comment, non !
AGNÈS
Voulez-vous que je mente ?
ARNOLPHE
Pourquoi ne m’aimer pas, Madame l’impudente (4) ?
AGNÈS
Mon Dieu, ce n’est pas moi que vous devez blâmer :
Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ?
Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.
ARNOLPHE
Je me suis efforcé de toute ma puissance ;
Mais les soins que j’ai pris, je les ai perdus tous.
AGNÈS
Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous ;
Car à se faire aimer il n’a point eu de peine.
ARNOLPHE
Voyez comme raisonne et répond la vilaine (5) !
Peste ! une précieuse (6) en dirait-elle plus ?
Ah ! je l’ai mal connue ; ou, ma foi ! là-dessus
Une sotte en sait plus que le plus habile homme.
Puisque en raisonnement votre esprit se consomme (7),
La belle raisonneuse, est-ce qu’un si long temps
Je vous aurai pour lui nourrie (8) à mes dépens ?
AGNÈS
Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double (9).
ARNOLPHE
Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir,
Les obligations que vous pouvez m’avoir ?
AGNÈS
Je ne vous en ai pas d’aussi grandes qu’on pense.
ARNOLPHE
N’est-ce rien que les soins d’élever votre enfance ?
AGNÈS
Vous avez là-dedans bien opéré vraiment,
Et m’avez fait en tout instruire joliment !
Croit-on que je me flatte (10), et qu’enfin, dans ma tête,
Je ne juge pas bien que je suis une bête ?
Moi-même, j’en ai honte ; et, dans l’âge où je suis,
Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.
ARNOLPHE
Vous fuyez l’ignorance, et voulez, quoi qu’il coûte,
Apprendre du blondin quelque chose ?
AGNÈS
Sans doute.
C’est de lui que je sais ce que je puis savoir :
Et beaucoup plus qu’à vous je pense lui devoir.
ARNOLPHE
Je ne sais qui me tient (11) qu’avec une gourmade (12)
Ma main de ce discours ne venge la bravade (13).
J’enrage quand je vois sa piquante (14) froideur,
Et quelques coups de poing satisferaient mon cœur.
AGNÈS
Hélas ! vous le pouvez, si cela peut vous plaire.
ARNOLPHE
Ce mot et ce regard désarme (15) ma colère,
Et produit un retour de tendresse de cœur,
Qui de son action m’efface la noirceur.
Chose étrange d’aimer, et que pour ces traîtresses
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses (16) !
Tout le monde connaît leur imperfection :
Ce n’est qu’extravagance et qu’indiscrétion (17) ;
Leur esprit est méchant, et leur âme fragile (18) ;
Il n’est rien de plus faible et de plus imbécile (19),
Rien de plus infidèle : et malgré tout cela,
Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là (20).
Hé bien ! faisons la paix. Va, petite traîtresse (21),
Je te pardonne tout et te rends ma tendresse.
Considère par là l’amour que j’ai pour toi,
Et me voyant si bon, en revanche aime-moi.
AGNÈS
Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire :
Que me coûterait-il, si je le pouvais faire ?
ARNOLPHE
Mon pauvre petit bec (22), tu le peux, si tu veux (23).
(Il fait un soupir.)
Écoute seulement ce soupir amoureux,
Vois ce regard mourant, contemple ma personne,
Et quitte ce morveux et l’amour qu’il te donne.
C’est quelque sort qu’il faut qu’il ait jeté sur toi,
Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
Ta forte passion est d’être brave (24) et leste (25) :
Tu le seras toujours, va, je te le proteste (26),
Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai,
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ;
Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire :
Je ne m’explique point, et cela, c’est tout dire.
(A part.)
Jusqu’où la passion peut-elle faire aller (27) !
(Haut)
Enfin à mon amour rien ne peut s’égaler :
Que je t’en donne, ingrate ?
Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ?
Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ?
Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux :
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.
AGNÈS
Tenez, tous vos discours ne me touchent point l’âme :
Horace avec deux mots en ferait plus que vous.
ARNOLPHE
Ah ! c’est trop me braver, trop pousser mon courroux.
Je suivrai mon dessein, bête trop indocile.
Et vous dénicherez à l’instant de la ville.
Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout ;
Mais un cul de couvent me vengera de tout.
Notes et compréhension
- Horace
- Si cela
- Agnès n’écoute que son instinct ; elle n’a pas appris à contrôler ses passions. Que penser de cette morale ?
- Montrer le ridicule de ces questions et l’importance de la réplique d’Agnès
- Paysanne (péjoratif, dépréciatif). D’où vient son étonnement ?
- Expliquer l’allusion
- Atteint la perfection
- Élevée
- Petite monnaie. Préciser le ton et le sentiment
- Que je me fasse des illusions
- Ce qui me retient de
- Coup de poing
- Audace insolente (cf. braver)
- Blessante
- Remarque sur l’accord : au 17e siècle, le verbe et l’attribut peuvent ne s’accorder qu’avec le sujet le plus rapproché. C’est un souvenir du latin.
- Cf. Le Misanthrope : « Ah ! traîtresse, mon faible est étrange pour vous ! »
- Manque de discernement
- Faible
- Sans force
- Commenter l’idée et l’expression
- Expliquer le changement de ton
- Terme d’affection
- Étudier l’art du raccourci dans ces deux répliques
- Élégante
- En bel équipage
- Déclaré solennellement. A quels sentiments fait-il appel ?
- C’est la négation de toutes ses théories
- Ces preuves peuvent-elles toucher Agnès ?
Pistes de réflexion
* Étudier les sentiments qui se succèdent chez Arnolphe et expliquer leur enchaînement
* Quel est l’intérêt dramatique et psychologique du calme d’Agnès ? Est-elle volontairement cruelle ?
* Quels sont les arguments d’Arnolphe ? Pouvons-nous le plaindre ? En quoi ce personnage qui souffre est-il néanmoins ridicule ?
* Dégager les deux conceptions de l’amour et du mariage.
* Quelles sont, d’après cette scène, les idées de Molière sur l’éducation des filles ?
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Acte 2, scène 5 ARNOLPHE, AGNÈS

ARNOLPHE
La promenade est belle.
AGNÈS
Fort belle.
ARNOLPHE
Le beau jour !
AGNÈS
Fort beau.
ARNOLPHE
Quelle nouvelle ?
AGNÈS
Le petit chat est mort.
ARNOLPHE
C’est dommage ; mais quoi !
Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
Lorsque j’étais aux champs, n’a-t-il point fait de pluie ?
AGNÈS
Non.
ARNOLPHE
Vous ennuyait-il ?
AGNÈS
Jamais je ne m’ennuie.
ARNOLPHE
Qu’avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci ?
AGNÈS
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
ARNOLPHE (ayant un peu rêvé)
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose !
Voyez la médisance, et comme chacun cause !
Quelques voisins m’ont dit qu’un jeune homme inconnu…
* Quelques pistes de réflexion sur Agnès
Qui est Agnès ? Une sotte en apparence. La Laure de La Précaution inutile de Scarron croit que « la vie des femmes mariées est de veiller leurs maris pendant leur sommeil. » Agnès croit que l’on fait des enfants pas l’oreille (I, 1). Son école a été celle de la sottise : le couvent, puis la compagnie d’Alain et Georgette. Son éducation, au dire d’Arnolphe, est réussie : elle est « en clartés peu sublime » :
« Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler,
De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre et filer. »
(I, 1)
Dans la scène 3 de l’acte I, Arnolphe se réjouit de son innocence en s’adressant directement aux « femmes savantes » :
« Héroïnes du temps, Mesdames les savantes,
Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,
Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
Vos lettres, billets doux, toute votre science
De valoir cette honnête et pudique ignorance. »
Certes… Mais Agnès est-elle aussi sotte ? Dans la scène 3 de l’acte I déjà, elle semble innocente, parle puces, cornettes, coiffes, chemises de nuit… Mais elle omet de parler du plus important, l’apparition d’Horace. Omission ou première feinte ?
Au début de la scène 5, Arnolphe cherche à la sonder : « Quelle nouvelle ? ». Réponse : « Le petit chat est mort. » Elle ne dit rien, du moins spontanément. Elle ne parlera que lorsqu’Arnolphe risquera de perdre son pari. L’aveu marque-t-il son ingénuité ?
Agnès est la réincarnation de l’Isabelle de L’École des maris : enfermée comme elle dès le plus jeune âge par un barbon excentrique qui se la réserve. Que fait Isabelle ? Elle se soustrait à son destin en déclarant son amour à Valère. Par quel stratagème ? En utilisant le barbon auquel elle demande d’aller trouver le jeune homme. Agnès hérite de cette hardiesse : s’en excusant, elle fait parvenir des lettres à son amant.
L’éducation par la contrainte pousse à l’hypocrisie. Nous ne savons pas ce qu’elle pense d’Arnolphe. Pourtant, quelques paroles d’Horace pourraient être significatives : le jeune homme demande à Arnolphe s’il connaît monsieur de La Souche (I, 4) :
« C’est un fou, n’est-ce pas ?
- Eh…
- Qu’en dites-vous ? Quoi ?
Hé ? c’est-à-dire oui ? Jaloux à faire rire ?
Sot ? Je vois qu’il en est ce que l’on a pu me dire. »
Qui donc est ce « on » ? Agnès ? Agnès serait-elle une bavarde ? Bavarde comme toutes les femmes sur lesquelles Molière aime à colporter les lieux communs ? Et d’un sexe par essence trompeur, « engendré pour damner tout le monde », dit Sganarelle en conclusion de L’École des maris, « petit serpent réchauffé dans mon sein », dira Arnolphe (V, 4). Les ergoteuses de La Critique de l’École des femmes reconnaîtront bien là « les satires qu’on y voit contre les femmes ». (scène 6).
Le 20 février 1662, à quarante ans, Molière épouse Armande Béjart, la sœur ou la fille (?) de sa première femme, Armande. Les méchantes langues disent qu’il s’agit de sa propre fille… Toujours est-il qu’il s’est attaché à l’enfant et a participé à son éducation. En épousant la jeune fille, il est conscient d’être un sujet de risée (le barbon, c’est lui), lui a fait rire le public des déboires de bien des cocus… Arnolphe est cocu avant d’être marié, honte suprême qui n’est pas sans rappeler, dans Les Liaisons dangereuses, la punition que réserve Mme de Merteuil au chevalier de Gercourt qui croit pouvoir lui aussi se préserver de la perfidie des femmes en épousant une… sotte.