La princesse Palatine aime ses enfants et se préoccupe de leur sort. La chose est assez rare à la cour pour le souligner. Nous suivons donc dans ses Lettres le destin de sa fille, Élisabeth-Charlotte d’Orléans future duchesse de Lorraine et de Bar.
Pour sa fille, elle ne veut pas de mésalliance : « On m’a assuré que la vieille s’est mis en tête de faire épouse à ma fille le plus jeune frères de ma bru ! J’en ai une peur atroce [1]. On fait à ce jeune homme un établissement magnifique. Ce sera le plus grand et le plus riche Seigneur de France. » (16 mars 1695)
Elle l’élève dans le respect de la morale : « Quant à ma fille, je dois dire la vérité, Monsieur [2] ne la mêle, Dieu merci ! à aucune débauche. Elle n’a pas d’ailleurs la moindre propension à la galanterie ; mais Monsieur ne me laisse pas maîtresse d’elle ; il la mène toujours là où je ne suis pas, et lui fait fréquenter de telles canailles que c’est un vrai miracle qu’elle ne soit pas dépravée. En outre, il lui inculque une telle haine contre les Allemands qu’elle ne peut presque pas supporter d’être auprès de moi, parce que je suis Allemande [3]. Cela me fait craindre qu’il n’en advienne d’elle comme de mon fils, et qu’au premier jour elle ne se laisse persuader de prendre le bâtard [4]. Devant le monde, Monsieur me fait bonne mine, mais en réalité il ne peut pas me souffrir. Dès qu’il voit qu’un de mes domestiques, homme ou femme, s’attache à moi, il le prend en grippe et lui fait toutes sortes de misères, tandis que ceux qui me méprisent sont au mieux avec lui. » (7 mars 1696)
Dieu merci, sa fille épouse le duc Léopold-Joseph de Lorraine ! Elle est fière de cette alliance : « Hier j’ai vu la toilette de ma fille et un meuble de quarante mille écus que le roi lui donne. On ne peut rien voir de plus beau. Il est en drap d’or épais et frisé de Venise, doublé de drap d’or. Dans les fleurs il manque un tout petit peu de couleur de feu. Le meuble se compose d’un lit, d’un tapis de table, de six fauteuils, de vingt-quatre chaises. C’est le plus bel ouvrage du monde, le célèbre Losné l’a fait. J’imagine qu’en Lorraine on trouvera que ma fille n’est pas mal équipée ; elle a pour vingt mille écus de linge, de dentelles et de point, le tout fort beau et en grande quantité, remplissant quatre énormes caisses. » (15 octobre 1698)
Le mariage sera-t-il heureux ? « Le duc de Lorraine a l’air de beaucoup aimer ma fille. Si seulement cet amour pouvait durer, ils seraient tous deux assez heureux. « Mais hélas il n’est point d’éternelles amours », comme on dit dans Clélie [5], et d’ordinaire il se trouve dans les cours beaucoup de méchantes gens qui prennent plaisir à brouiller les maîtres. Il m’est donc impossible de croire que le bonheur de ma fille soit assuré. » (5 novembre 1698)
Sa fille est enceinte : « J’aimerais bien assister aux couches de ma fille, si le roi le permet. Elle est un peu novice dans ce métier-là, c’est pourquoi je voudrais être auprès d’elle. » (1er mai 1699) « Mon voyage à Bar est bien peu certain, car on commence à dire qu’il coûterait gros et occasionnerait des frais inutiles. » (23 juin)
Elle semble heureuse : « Ma fille, Dieu merci, est heureuse de son mariage avec notre duc de Lorraine. La seule chose qui la tourmente est un peu de nostalgie ; elle craint que son mari ne l’emmène pas avec elle quand il devra venir ici pour recevoir l’investiture du duché de Bar. Je ne comprends pas que ma fille ait tant envie de revenir, car elle n’a pas été assez bien traitée par son oncle [6] et par ses cousins pour le désirer ; mais c’est dans le sang des Français [7] ; ils veulent tous revoir Paris. » (16 septembre 1699)
Sa fille lui rend visite. Le roi est mort et, sous la régence, s’installent des mœurs dépravées : « Ma fille est dans une stupéfaction telle de tout ce qu’elle voit et entend qu’elle n’en revient pas. Elle me fait souvent rire avec son ébahissement. En particulier elle ne peut s’habituer à voir des dames qui portent les plus grands noms se laisser aller, en plein Opéra, entre les bras des hommes qu’elles ne détestent pas, à ce qu’on dit. En voyant cela, elle s’écrie : « Madame ! Madame ! » Je lui réponds : « Que voulez-vous, ma fille, que j’y fasse, ce sont les manières du temps. – Mais elles sont vilaines », fait-elle, et cela est vrai. Mais si en Allemagne où l’on veut singer tout ce qui se fait en France on apprend la vie que mènent les princesses ici, tout est perdu et s’en ira à vau-l’eau. » (13 mars 1718)
Hélas, son beau-fils prend une maîtresse : « C’est une malédiction que ces affreuses maîtresses ! Partout elles causent des malheurs ; elles sont possédées du démon. Ma pauvre fille s’en aperçoit bien : la sienne [8] est une méchante femme qui fait son possible pour lui enlever totalement son mari. Je ne jurerais pas qu’elle n’ait pas fait flamber le château de Lunéville, car elle hait ma fille bien plus qu’elle n’aime le duc. On a prouvé qu’il y avait un homme qui a fait taire une femme lorsqu’elle voulait crier au feu, en disant : « Si vous criez au feu, vous êtes morte » ; et un autre a dit : « Ce n’est pas moi qui ai mis le feu au château. » Ma fille croit que ç’a été fait à l’instigation de la vieille ordure [9], qui a voulu la faire brûler pour se venger de moi et de mon fils, et lui faire payer ainsi ce qu’il a fait à son duc du Maine [10] et à la duchesse. Je n’en mettrais pas la main au feu ; elle est assez méchante pour cela […]. Le boiteux [11] a fait croire à Mme d’Orléans [12] que, si mon fils venait à mourir, il ferait en sorte que le duc de Chartres [13] serait nommé régent et elle-même régente et qu’ainsi elle gouvernerait tout le royaume. Elle est donc toute chagrine que la conspiration ait été découverte. » (2 février 1719)
Comme toujours, elle rit au nez des prêtres : « Mon confesseur s’est donné une peine infinie pour me persuader qu’il ne se passe rien de répréhensible entre le duc de Lorraine et Mme de Craon et que de sa vie il ne la voyait en tête à tête. Je lui ris au nez et dis : « Mon père, tenez ces discours dans votre souvent à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d’une bouteille, mais ne dites jamais cela aux gens de la cour ! Nous savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour, où il est le maître, quand il est avec une femmes jeune et belle vingt-quatre heures, qu’il n’y est pas pour enfiler des perles, surtout quand le mari se lève et s’en va si tôt que le prince arrive, et pour les témoins qui sont dans la chambre cela n’est pas vrai, mais quand cela serait, ce sont tous domestiques à qui le maître n’a qu’à faire un clin d’œil pour les faire partir. Ainsi si vous croyez sauver vos pères jésuites qui sont les confesseurs, vous vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu’ils tolèrent le double adultère. » Le père de Lignières se tut et ne m’en a plus parlé depuis. » (ibidem) « Ma fille vit un tourment continuel : il ne peut lui être agréable de voir qu’on aime mieux sa surintendante qu’elle […]. Le mari de cette dame est le plus grand coquin que l’on puisse trouver au monde : il ruine le duc de Lorraine à fond. Ma fille pourrait bien prendre son parti quant à l’affection de son mari, mais de voir ses enfants ruinés par ce vilain c… de Craon, c’est là ce qui l’afflige. » (12 juin 1721)
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Notes
[1] C’est un bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan.
[2] Son époux, le frère du roi.
[3] N’exagère-t-elle pas quelque peu ? Madame est prompte à la vindicte !
[4] Le duc du Maine.
[5] Roman de Mlle de Scudéry. Madame lit beaucoup.
[6] Louis XIV.
[7] Madame critique volontiers la France.
[8] Madame parle ici de Mme de Craon, la maîtresse de Charles-Léopold de Lorraine, époux de sa fille Élisabeth-Charlotte.
[9] Il s’agit de Mme de Maintenon. Madame exagère !
[10] Conspiration de Cellamare.
[11] Le duc du Maine.
[12] Belle-fille de Madame.
[13] Petit-fils de Madame.