Réflexions pour une dissertation
« Prenons l’homme de l’ostentation et de la simulation [...], l’acteur, le porteur de masque. Combinons-le avec le goût de l’instabilité, avec la propension à la métamorphose, nous obtiendrons non pas encore Don Juan tout entier, mais une composante de Don Juan qu’inventa le 17e siècle. » (Jean Rousset [1], L’Intérieur l’Extérieur, Corti, 1968).
Remarque : sujet relativement contraignant (et frustrant) car s’en tenir à un seul texte pour expliquer un mythe n’est pas évident. Mais il peut donner un éclairage intéressant à cette œuvre trop connue. Et on peut toujours terminer dans une 3e partie ou dans la conclusion (ouverture) par l’allusion à d’autres Don Juan (cf. infra). Tenons-nous en donc au sujet proposé, sans nous empêcher d’évoquer au passage le mythe littéraire.
Éléments d’analyse
Loi chimique en quelque sorte : deux impératifs (« prenons », « combinons »), deux éléments => une substance nouvelle qui n’est qu’une « composante » prête à une autre combinaison. => Portrait inachevé + absence réelle du personnage : apparence, « masque », « simulation ». Appartient au mouvement baroque avec son « instabilité » et sa « propension à la métamorphose ». Définition mouvante et fuyante. Et pourtant, réalité et persistance du mythe (cf. L’Abuseur de Séville, Tirso de Molina ; Don Giovanni Da Ponte/Mozart ; Don Juan, Hoffman ; L’Invité de pierre, Pouchkine ; Le Château des Désertes, George Sand).
Donc, chercher ce qui se cache derrière le jeu et le masque : obstination ? insatisfaction ? caractère prométhéen ?
1. Le baroque
* Amour de l’ « ostentation » : ses « rubans » plongent les paysans dans la stupeur (acte II, scène 1). Indissociable du séducteur qui attire tous les regards par sa magnificence extérieure.
* Cette « ostentation » passe par l’amour du langage, instrument de séduction. Politesse excessive qui devient ostentatoire : IV, 3 (scène avec M. Dimanche) : « Don Juan, faisant de grandes civilités. Ah ! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d’abord ! »
* Mais le langage sert aussi à la « simulation » (arme) : Don Juan feint ce qu’il n’éprouve pas. Relever exemples !
* But de ce langage ? Pas seulement la séduction amoureuse, mais aussi simulation d’autres sentiments, ceux du gentilhomme, du respect pour la foi (religion et parole donnée).Promesse de mariages. Faux serments (à relever).
* Transformation de Don Juan en hypocrite, qui laisse croire à sa conversion. Pratique du double jeu de la simulation. + « porteur de masque », donc acteur.
* Caractère théâtral, son goût du déguisement, prendre le costume d’un autre : un homme de l’ombre qui se dérobe. Il commet ses forfaits la nuit et fuit à l’aube pour ne pas être reconnu.
* Ce masque extérieur correspond à un masque intérieur => être insaisissable et déroutant (relever exemples), « propension à la métamorphose », phœnix.
=> Le personnage se dessine en creux et négativement (par ce qu’il n’est pas) : pas d’intériorité, de stabilité ou de constance. => Curiosité pour le vrai Don Juan.
2. Derrière le masque
* phœnix ambigu : à la fois métamorphose et permanence. Reconnaissable, donc autres traits. Lesquels ?
* « Tout le plaisir de l’amour est dans le changement. » (I, 2)
* Mais obstination à ne pas se repentir : « Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir (V, 5). Refus d’abdiquer, de céder à la peur, de changer d’existence. Il refuse de croire ce qu’il a vu et maintient jusqu’au bout son indifférence (V, 2). Amour instable vs refus constant.
* Mais instabilité amoureuse = un trait constant. Insatisfaction ? Cf. I, 2 : « Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. » Désir de nouveauté lié à l’ennui de la possession et de l’imperfection des femmes. La passion meurt avec la conquête, parce que la femme ne sait pas la nourrir.
* Cette instabilité peut trouver sa source et son prolongement dans l’inconstance des femmes elles-mêmes : jeunes mariées et veuves récentes s’abandonnent avec une facilité qui explique peut-être l’inconstance et l’insatisfaction de Don Juan : à la recherche de la femme idéale en éternel amoureux ?
* Hypothèse : non pas un simple bon vivant attaché à la joie de l’instant mais une figure prométhéenne défiant les forces divines dans la mesure où il se révolte contre l’interdit chrétien. Cf. sa profession de foi libertine (III, 2) : « Je crois que deux et deux sont quatre. »
Donc, dimension métaphysique du personnage cachée derrière le masque => Complexité et richesse du personnage (figure baroque, masque et défi au divin)
3. Vers le mythe
Don Juan traverse les littératures et les siècles. Donc :
* invariants du mythe : portrait de l’inconstant, groupe féminin et repas avec la mort.
- Inconstance = quête de l’idéal (cf. supra), parfois oublié au profit d’un amour exclusif. => Invariant insuffisant.
- Groupe féminin toujours présent mais changeant (cf. textes cités supra) : chez Molière, les paysannes échappent à une séduction forcée, l’accent étant mis sur la poursuite et le jeu + Elvire toujours amoureuse chez Molière mais différences chez autres auteurs. Variations des groupes féminins => Invariant insuffisant.
* Rencontre avec la mort, défi et disparition finale. Ce thème de la mort => accession au statut de mythe et non pas seulement thème de la séduction ou de la révolte.
Morale de Molière ambiguë : cf. le discours de Sganarelle à la fin : « Ah ! mes gages ! mes gages ! voilà par sa mort un chacun satisfait, [...] tout le monde est content ; il n’y a que moi seul de malheureux. [...] Mes gages ! mes gages ! mes gages ! » (V, 6).
Mais le mythe se voulant une tentative d’explication des mystères éternels de l’existence, il reste qu’on a une réflexion sur le mystère de la mort de Don Juan et l’affrontement avec l’inconnu => fascination assurant la naissance, cohérence et survie du mythe.
4. Réécriture du mythe de Don Juan (liste non exhaustive) :
- « Don Juan, satire épique » (poème de Byron, 1824)
- « Le Naufrage de Don Juan » ou « La Barque de Don Juan » (tableau de Delacroix, 1841)
- « Don Juan aux enfers » (Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857)
- Le plus bel amour de Don Juan (nouvelle de Barbey d'Aurevilly, 1864)
- Don Giovanni (opéra de Mozart, livret de Da Ponte, 1787)
- La Nuit de Valognes (pièce d'Éric-Emmanuel Schmitt, 1991)
- Don Juan (film de Jacques Weber, 1997)
etc.
Michel Tournier écrit dans Le Vent Paraclet (1977, Éditions Gallimard) : « ... Créé en 1630 par Tirso de Molina (Le Séducteur de Séville), il a bien vite oublié et fait oublier ses origines. Qui connaît Tirso de Molina ? Qui ne connaît pas don Juan ? On l’a vu réapparaître partout de génération ne génération dans des comédies, des romans, des opéras. On dirait que chaque pays, chaque époque a voulu donner sa version particulière du héros qui incarne la révolte du sexe contre Dieu et la société, l’utilisation du sexe contre l’ordre, contre tous les ordres. Mais peut-être cette pérégrination du séducteur d’œuvre en œuvre a-t-elle un ressort caché et vivant. Si don Juan a animé tant de vies imaginaires, c’est sans doute parce qu’il a sa place dans la vie réelle. Si nous le rencontrons dans tant d’œuvres, c’est parce que nous le rencontrons dans la vie. Il y a des don Juan autour de nous, il y a du don Juan en nous. C’est l’un des modèles fondamentaux grâce auquel nous donnons un contour, une forme, une effigie repérée à nos aspirations et à nos humeurs... »
[1] Rousset est par ailleurs l’auteur de l’ouvrage Le Mythe de Don Juan, d’où évidemment la propension à élargir le débat.