* Grâce à Mme de Sévigné, Vatel est entré dans l’Histoire, ce qui n’était pas le but de l’épistolière : un simple cuisinier, pensez donc ! Cette lettre est un échantillon canonique du talent de la marquise qui veut, avant tout, plaire à sa fille.
* On connaît déjà le dénouement (le suicide) qui évacue le suspense puisque Mme de Sévigné a déjà donné la nouvelle « vendredi ». Elle veut parler des « détails de l’affaire » et n’hésite pas à utiliser des images macabres : « On le trouve noyé dans son sang », il se transperce le cœur d’une épée « mais ce ne fut qu’au troisième coup, car il s’en donna deux qui n’étaient pas mortels. » Que de détails ! Et elle ajoute à la fin : « je les aimerais en pareille occasion. » Aveu pathétique d’un transfert… (cf. infra).
* On sait que Mme de Sévigné est hantée par l’idée de la mort, curieux contraste avec sa personnalité enjouée et croquant la vie à belles dents [en apparence]. Elle en parle librement dans ses lettres. Et se passionne pour le martyre de la Brinvilliers et de la Voisin.
* Mme de Sévigné prend de la distance par rapport à son sujet : « On loua et on blâma son courage » ; pour une fois, elle ne prend part à l’événement, se contente d’une narration factuelle sans évoquer ses propres réactions, voire sa compassion ; l’expression « pauvre Vatel » est très convenue. Aucune réflexion non plus sur la vanité des actions humaines : tout rentre dans l’ordre, on se passe de Vatel, mort pour rien[1]. Pourtant, elle admire le prédicateur Bourdaloue qui médite sur la mort… Elle semble vouloir minimiser le sacrifice de Vatel et le tragique de la situation. Et puis, ce n’est qu’un valet ! Si « Monsieur le Duc » pleura, n’est-ce pas parce que « c’était sur Vatel que roulait tout son voyage de Bourgogne » ?
* Une hypothèse de lecture peut ainsi se dessiner : Mme de Sévigné ne devine-t-elle pas en Vatel son double ? Lui, obsédé par ses poissons, elle par sa fille… Il faut gérer le manque et la pénurie affective[2]. Folie secrète d’un amour maternel exacerbé ? Discours amoureux sous-jacent[3] ? Mais la raison doit revenir : « Vatel, tout va bien. »
* Belle indifférence apparente aussi lorsqu’elle écrit : « Je jette mon bonnet par-dessus les moulins[4], et je ne sais rien du reste. » Peu importe donc, elle est sauvée, elle, puisqu’elle continuera à écrire à sa fille. Non, elle ne se suicidera pas pour éviter la douleur du manque.
Sources : Les plus belles pages de la littérature française, op. cit.
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Notes
[1] Certains allèguent un chagrin d’amour. C’est l’hypothèse que privilégie le film avec Gérard Depardieu.
[2] Vatel est littéralement passionné par son métier.
[3] Voir Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes.
[4] Elle jette l’éponge. Au 17e, le sens est quelque peu différent du nôtre : on ne sait pas comment finir une histoire.
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