La jeune princesse espagnole, Anne d'Autriche (comme son nom ne l'indique pas), épouse le futur Louis XIII à 14 ans, qui a le même âge. On les force à tenter de consommer leur union le soir même de la cérémonie car la régente, Marie de Médicis, veut le mariage inattaquable (paix en Europe grâce à l’alliance des deux puissances catholiques, la France et l’Espagne). Adolescents victimes, comme toujours de la politique...
Après cette première nuit – où rien ne se passe vraisemblablement, mais certainement traumatisante -, quatre années s’écoulent avant que Louis XIII ose de nouveau partager la couche de sa femme. Quelques années encore, apparemment heureuses selon les observateurs, mais la mésentente nocturne règne. D’autant que le futur roi a des penchants homosexuels (mais on ne sait s’il passe à l’acte). Anne, elle, est gaie, jolie, aimable, un peu coquette, elle aime le monde et ses plaisirs. Donner un héritier à la couronne est le premier devoir d’une reine. Mais, pendant 22 ans, elle reste stérile et fait deux fausses couches, l’une d’elle étant provoquée par une imprudence de sa part. Autre motif de mésentente entre les deux époux.
On la soupçonne de s’être laisser séduire par Buckingham, ambassadeur d’Angleterre (oh, quelques baisers tout au plus...).
Le roi, humilié, ne lui pardonne pas et la délaisse encore davantage.
Il semble qu’un orage providentiel, en hiver 1637, entraîne la conception du futur Louis XIV, né le 5 septembre 1638 : un soir où il se rend à Saint-Maur, le roi ne peut poursuivre sa route ; son appartement du Louvre étant démeublé, où coucher ? Eh bien, chez la reine !
En 1640, elle donne naissance à un autre fils (le duc d’Orléans) : l’avenir du trône est assuré.
Enfin, Richelieu, honni de toute la France, meurt, suivi de près par Louis XIII (en mai 1643). On soupire de joie, elle aussi.
Mazarin veille. Est-il son amant ? On n’en sait rien, bien que certaines lettres qu’elle lui adresse ne soient pas de celles qu’écrirait une reine à son ministre... En tout cas, il est le parrain du roi. L’Italien sait parler aux femmes... et jouer sur la corde de l’amour maternel.
Durant les cinq années de la Fronde, elle résiste admirablement et fait preuve d’une force de caractère hors du commun.
Le mariage de son fils avec sa propre nièce Marie-Thérèse le 9 juin 1660 à Saint-Jean-de-Luz est sans doute son plus grand jour de gloire. Leurs descendants règnent aujourd’hui à Madrid.
Autres qualités : son soutien à Saint-Vincent-de Paul, le ton et l’élégance qu’elle sait donner à la cour, l’appui qu’elle donne aux arts et aux lettres. Enthousiasmée par Le Cid, elle fait anoblir la famille de Corneille.
Un détail : elle a de très belles mains et possède une quantité faramineuse de gants. Elle meurt le 20 janvier 1666, regrettée par tous et notamment Louis XIV.
Remarques
* La naissance de Louis XIV serait attribuée au miacle de la Vierge de Cotignac ! Sur le conseil d'un moine qui aurait été témoin de deux apparitions de la Vierge, Anne d'Autriche est venue en l'église Notre-Dame-de-Grâce (dans le Var) en décembre 1637 invoquer la Vierge de Cotignac, dont la réputation était de rendre les femmes fécondes. Neuf mois plus tard, elle accoucha d'un garçon, notre Louis XIV national. Légende ? Sans doute... Mais dès lors, Louis XIII fit de la fête de l'Assomption une fête nationale pour associer la France à la Vierge Marie : le royaume est désormais consacré à la Vierge. Le 15 août et le 25 août (le jour de la Saint-Louis) seront désormais célébrés avec faste.
* On doit à Anne d’Autriche l’immense Val-de-Grâce (ancien faubourg Saint-Jacques), érigé sur de vastes terrains libres pour commémorer la naissance tant attendue du futur Louis XIV (1) : il a sept ans lorsqu’il pose la première pierre de l’église, le 1er avril 1645. Commencée par François Mansart, l’église est poursuivie selon ses plans par ses successeurs Le Mercier, le Muet, Le Duc enfin qui, de 1654 à 1665, mène les travaux à terme, dirige la décoration et construit le monastère. Il faut savoir que dès 1621, Anne d’Autriche, très pieuse, y a installé les bénédictines et posé les premières pierres du clocher. Le couvent sera désaffecté en 1790, transformé en hôpital militaire général en 1793 et en hôpital militaire d’instruction par la Convention en 1795.
A propos du Val-de-Grâce

Sainte-Beuve, dans son étude sur Molière (Portraits littéraires), nous livre des faits intéressants, non seulement sur l’amitié qui lie Molière et le peintre Mignard, mais encore sur l’art de Molière qui « fait une description et un éloge de la fresque [en 1669, à propos du dôme du Val-de-Grâce] qui s’applique merveilleusement à sa propre manière... ».
Il cite à cet effet des extraits du poème La Gloire du dôme du Val-de-Grâce [épître envoyée à Mignard par Molière] :
« Cette belle peinture inconnue en ces lieux,
La fresque, dont la grâce, à l’autre préférée,
Se conserve un éclat d’éternelle durée,
Mais dont la promptitude et les brusques fiertés
Veulent un grand génie à toucher ses beautés !
De l’autre qu’on connaît la traitable méthode
Aux faiblesses d’un peintre aisément s’accommode :
La paresse de l’huile, allant avec lenteur,
Du plus tardif génie attend la pesanteur ;
Elle sait secourir, par le temps qu’elle donne,
Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ;
Et sur cette peinture on peut pour faire mieux,
Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.
[...]
Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance
Qu’un peintre s’accommode à son impatience,
La traite à sa manière, et d’un travail soudain
Saisisse le moment qu’elle donne à sa main.
La sévère rigueur de ce moment qui passe
Aux erreurs d’un pinceau ne fait aucune grâce ;
Avec elle il n’est point de retour à tenter,
Et tout au premier coup se doit exécuter... »
Sainte-Beuve justifie ainsi sa comparaison : « À cette belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture [...], qui n’aimerait reconnaître la sympathie naturelle au poète du drame, au poète de la multitude, à l’exécuteur soudain, véhément, de tant d’œuvres impérieuses aussi et pressantes ? Dans les œuvres finies, au contraire, faites pour être vues de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris [peintres hollandais], à la Despréaux, à la La Bruyère, nous retrouvons la paresse de l’huile... »
Plus loin, il cite ces autres vers à propos « du dessin des physionomies et des visages » de Mignard :
« Et c’est là qu’un grand peintre, avec pleine largesse,
D’une féconde idée étale la richesse,
Faisant briller partout de la diversité
Et ne tombant jamais dans un air répété ;
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
À sortir dans ses airs de l’amour de soi-même.
De redites sans nombres il fatigue les yeux,
Et, plein de son image, il se peint en tous lieux... »
Sainte-Beuve écrit : « Le génie lyrique, intime, personnel [...] qui est l’antagoniste-né du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se décrit sans cesse. S’il s’applique au dehors, il est tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d’intervenir et de substituer partout en se déguisant à peine ; il est le contraire de la diversité. [... ] Notre poète caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n’était pas développé et isolé de son temps comme depuis. »
Sainte-Beuve apprécie le génie dramatique de Molière et le compare plus loin à Shakespeare.
* Anne d'Autriche fonde aussi le couvent des Feuillantines en 1622, dont le nom survit grâce à Victor Hugo (il y habitera avec ses parents dans une dépendance de l’ancien couvent de 1808 à 1813 et jouera avec la petite Adèle Foucher dans le « jardin grand, profond, mystérieux »).
* Après la Fronde, Louis XIV rentre à Paris le 21 octobre 1652. La Cour s’installe au Louvre. Anne d’Autriche fait aménager par l’architecte Le Mercier son appartement d’hiver à la place de l’appartement de Marie de Médicis (au rez-de-chaussée de la Cour Carrée). Cet appartement des Bains, comme on l’appelle aussi, émerveille les contemporains.
* La rue Sainte-Anne (dans le quartier de l'ancienne Bibliothèque Nationale) doit son nom à Anne d'Autriche. Bossuet y meurt en 1704 au n° 46. Au n° 47, on aperçoit encore la façade de l'hôtel Lulli, construit en 1671 (et qui donne sur le n°45 de la rue des Petits-Champs), commandé pour le surintendant de la musique du roi.
* Sainte-Beuve nous apprend que l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, prononcée par Bossuet, n'a pas été imprimée, « chose singulière », ajoute-t-il.
* Anne d'Autriche est l'un des personnages du roman Cinq-Mars de Vigny (1825).
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Notes
(1) Une inscription le rappelle : « À Jésus naissant et à la Vierge mère ».