En dépit de ce qu’affirme Jean Tortel plus haut, l’œuvre poétique de Saint-Amant se démarque de celle de ses contemporains bien qu’elle reste nourrie de l’influence de Théophile de Viau, de la Renaissance française (Marot et Ronsard) et de la poésie précieuse et satirique italienne. Ses évocations de la nature tranchent avec le goût classique pour les bocages aimables et civilisés hérités de la pastorale gréco-latine.
Dans le poème « La Solitude », il propose un décor nocturne de ruines, de torrents et de précipices, à l’image des paysages tourmentés de la seconde partie du 18e siècle, tout à fait étranger aux bords du Lignon que célèbre L’Astrée. Il possède un certain goût pour le fantastique ou le macabre (les poèmes « Visions », « La Chambre du débauché »).
Il s’intéresse aussi à des tableaux d’intérieur, comme « Le Fromage », « Le Cantal » ou « Le Melon » (où il s’appelle lui-même le « Démocrite normand », voir infra) et pourrait passer pour un lointain ancêtre de Francis Ponge (Le Parti-pris des choses) en célébrant les plaisirs des sens. Cet hédonisme prend une tonalité rabelaisienne, parodique, voire satirique dans « Cabarets » ou « Rome ridicule ». Il faut dire que Saint-Amant est un joyeux luron libertin qui ne recule pas devant la débauche dans les cabarets du temps, les agapes et les rites des « goinfres » (titre d’un de ses poèmes).
Se vantant de ne savoir ni le latin ni le grec, il insiste comme ses prédécesseurs de la Pléiade sur le rôle essentiel de l’inspiration, privilégiant, dit-il, une composition « par caprice » où les images luxuriantes priment sur la rigueur formelle.
Détesté par Boileau, il est victime d’un long oubli avant d’être redécouvert par Théophile Gautier au 19e siècle qui écrit : « Ce n’était pas chez lui l’amour des pasquinades [pitreries], des équivoques et des plaisanteries plus ou moins grossières, mais un sentiment pittoresque semblable à celui des Jan Steen, des Ostade, des Téniers [peintres hollandais du 17e siècle] et des Callot [graveur et dessinateur]. »
Voici un extrait de « Solitude », une ode qui agaça fortement les classiques mais plut aux romantiques, par sa fantasmagorie diabolique et morbide :
« ... Que j’aime à voir la décadence
De ces vieux châteaux ruinés,
Conter qui les ans mutinés
Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat ;
Les démons follets s’y retirent,
Qui d’un malicieux ébat
Trompent nos sens et nous martyrent ;
Là se nichent en mille trous
Les couleuvres et les hiboux.
*
L’orfraie, avec ses cris funèbres,
Mortels augures des destins,
Fait rire et danser les lutins
Dans ces lieux remplis de ténèbres.
Sous un chevron de bois maudit
Y branle le squelette horrible
D’un pauvre amant qui se pendit
Pour une bergère insensible,
Qui d’un seul regard de pitié
Ne daigna voir son amitié.
[...]
Au creux de cette grotte fraîche,
Où l’amour se pourrait geler,
Écho ne cesse de brûler
Pour son amant froid et revêche (1).
Je m’y coule sans faire de bruit,
Et par la céleste harmonie
D’un doux luth, aux charmes instruit,
Je flatte sa triste manie,
Faisant répéter mes accords
À la voix qui lui sert de corps... »
Et voici son ode au melon :
Extrait du « Melon »
« Quelle odeur sens-je en cette chambre ?
Quel doux parfum de musc et d'ambre
Me vient le cerveau réjouir
Et tout le cœur épanouir ?
Ha ! bon Dieu ! j'en tombe en extase :
Ces belles fleurs qui dans ce vase
Parent le haut de ce buffet
Feraient-elles bien cet effet ?
A-t-on brûlé de la pastille ?
N'est-ce point ce vin qui pétille
Dans le cristal, que l'art humain
A fait pour couronner la main,
Et d'où sort, quand on le veut boire,
Un air de framboise (2) à la gloire
Du bon terroir qui l'a porté
Pour notre éternelle santé ?
*
Non, ce n'est rien d'entre ces choses,
Mon penser, que tu me proposes.
Qu'est-ce donc ? je l'ai découvert
Dans ce panier rempli de vert :
C'est un melon où la nature,
Par une admirable structure,
A voulu graver à l'entour
Mille plaisants chiffres d'amour,
Pour claire marque à tout le monde
Que d'une amitié sans seconde
Elle chérit ce doux manger
Et que, d'un souci ménager,
Travaillant aux biens de la terre
Dans ce beau fruit seul elle enserre
Toutes les aimables vertus
Dont les autres sont revêtus.
*
Baillez-le moi, je vous en prie, Que j’en commette idolâtrie :
Oh ! quelle odeur ! qu’il est pesant !
Et qu’il me charme en le baisant !
Page, un couteau, que je l’entame ;
Mais qu’auparavant on réclame,
Par des soins au devoir instruits,
Pomone, qui préside aux fruits (3),
Afin qu’au goût il se rencontre
Aussi bon qu’il a belle montre
Et qu’on ne trouve point en lui
Le défaut des gens d’aujourd’hui.
*
Notre prière est exaucée ;
Elle a reconnu ma pensée :
C’en est fait, le voilà coupé,
Et mon espoir n’est point trompé.
O Dieux ! Que l’éclat qu’il me lance
M’en confirme bien l’excellence !
Qui vit jamais un si beau teint !
D’un jaune sanguin il se peint ;
Il est massif jusques au centre,
Il a peu de grains dans le ventre,
Et ce peu là, je pense encor
Que ce soient autant de grains d’or ;
Il est sec ; son écorce est mince ;
Bref, c’est un vari manger de prince ;
Mais, bien que je ne le sois pas,
J’en ferai pourtant un repas... »
On peut rapprocher ce poème au réalisme savoureux des natures mortes et des tableaux flamands du temps (cf. illustration) qui encourront un peu plus tard le mépris de Louis XIV.
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Notes
(1) La nymphe Écho aimait Narcisse qui n’aimait que lui-même. Elle finit par ne plus être qu’une voix désincarnée, l’écho.
(2) Vin framboisé de Bourgueil.
(3) Nymphe romaine des fruits.