Cette fable est une satire des relations juridiques (cf. titre) entre le manant et son seigneur. Condescendance et désinvolture chez l’un, empressement, politesse contrainte, puis douleur muette chez l’autre jettent un jour assez sombre sur les rapports sociaux. La Fontaine utilise ici toute la variété de son talent : tableaux pittoresques, scène piquantes de mœurs villageoises avec des dialogues comiques, fragment d’épopée burlesque, passages lyriques s’enchaînent jusqu’au dénouement où le poète, passant du sourire à la compassion, rend pathétique cette simple histoire de manant.
Il est évident que La Fontaine n’a pu faire allusion à des faits où Louis XIV se serait reconnu dans le rôle du Seigneur.
La source de La Fontaine est inconnue.
Le jardinier et son Seigneur
Un amateur de jardinage
Demi-bourgeois, demi-manant[1],
Possédait en certain village
Un jardin assez propre[2], et le clos[3] attenant.
Il avait de plant vif[4] fermé cette étendue[5]
Là croissait[6] à plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot[7] pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne[8] et force serpolet.
Cette félicité[9] par un lièvre troublée
Fit qu’au Seigneur du Bourg[10] notre homme se plaignit.
« Ce maudit animal vient prendre sa goulée[11]
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit :
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit[12] ;
Il est sorcier, je crois ; - Sorcier ? je l’en défie,
Répartit le Seigneur : fût-il diable, Miraut[13],
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bonhomme,, sur ma vie.
- Et quand ? –Et dès demain, sans tarder plus longtemps[14]. »
La partie[15] ainsi faite, il vent avec ses gens.
« Ça, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres[16] ?
[...]
Cependant on fricasse[17], on se rue en cuisine,
« De quand sont vos jambons. Ils ont fort bonne mine.
- Monsieur, ils sont à vous[18]. – Vraiment, dit le Seigneur,
Je les reçois, et de bon cœur[19]. »
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille[20],
Chiens, chevaux et valets[21], tous gens bien endentés :
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
Boit son vin, caresse sa fille.
L’embarras[22] des chasseurs succède au déjeuné[23].
[...]
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage[24]
Le pauvre potager : adieu, planches, carreaux ;
Adieu chicorée et porreaux[25],
Adieu de quoi mettre au potage[26].
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance[27], il s’enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
Que l’on fit à la pauvre haie
Par ordre du Seigneur[28], car il eût été mal
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. »
Mais on le laissait dire : et les chiens et les gens
Firent plus de dégâts en une heure de temps
Que n’en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province...
La Fontaine, Fables, IV, 4
[1] Paysan. Nous sommes sur le terrain social.
[2] Bien disposé. Jardin d’agrément.
[4] D’une haie vive, qui n’empêche pas le lièvre d’entrer et de sortir.
[5] Intérêt de ces détails pour le récit : jardinier consciencieux, attaché à son travail.
[6] Le verbe reste au singulier parce qu’il précède ses trois sujets.
[7] Nom de paysanne à qui conviennent des fleurs rustiques.
[8] Importé récemment et trop délicat. Le serpolet au contraire est une plante presque sauvage à l’arôme pénétrant et très apprécié des lapins et lièvres.
[9] Humour : le mot a un sens très fort, à résonance religieuse.
[10] C’est son seigneur, à qui il doit obligatoirement s’adresser. Cf. Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669 : « Faisons défense aux marchands, artisans, bourgeois, paysans et roturiers de chasser en quelque lieu, sorte et manière ... ». N’ayant pas le droit de tuer le lièvre, le manant doit avoir recours au Seigneur.
[11] C’est un dérivé de gueule : à pleine bouchée (terme populaire et vieilli).
[12] Leur autorité, la confiance qu’ils inspirent et leur efficacité. Le paysan se sent impuissant.
[13] Son chien. Orgueil et fierté du Seigneur, gentilhomme campagnard, qui passe sa vie à chasser.
[14] Dialogue pittoresque et vivant.
[15] L’affaire ainsi conclue.
[16] Gourmandise et désinvolture du Seigneur qui se nourrit sur le dos du manant.
[18] Formule de politesse timide qui sera prise à la lettre.
[20] Les gens de sa maison.
[22] Vacarme encombrant que causent les chasseurs (mais qu’ils ne ressentent pas).
[23] Participe substantivé.
[26] Vocabulaire du paysan.
[27] Vocabulaire de vènerie : rechercher, puis débusquer à l’aide de chiens. S’emploie pour le gros gibier, d’où l’ironie.
[28] Le rejet met en valeur, d’une manière toujours ironique, la puissance du Seigneur.
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