On sait que le premier 18e siècle rejettera les autorités traditionnelles, érigera la raison en juge universel et cherchera à légiférer pour l’humanité entière, s’intéressant davantage aux questions sociales qu’à la psychologie. Tous ces caractères dérivent du siècle précédent.
* Décadence des autorités traditionnelles
L’Église s’affaiblit tout au long du 17e siècle. La fureur des disputes théologiques, le recours des théologiens à l’arbitrage de la raison laïque, l’hypocrisie développée par la dévotion officielle de la cour, les manifestations temporelles de la puissance ecclésiastique (persécutions contre les jansénistes, révocation de l’Édit de Nantes), autant de causes qui jettent le discrédit sur elle. La renaissance religieuse aboutit donc à son contraire : dévotion politique, intolérance et cruautés.
Mais où donc aboutissent aussi la restauration du pouvoir monarchique ? À la guerre, à la famine aux lourds impôts, aux abus financiers. Les fautes et la misère du règne de Louis XIV font haïr le despotisme. L’idée de la fonction sociale de la royauté tend à s’effacer et on commence à voir l’exploitation de tous par un seul. Quant à la noblesse, son autorité est quasi nulle : elle n’est plus qu’un moyen pour les riches d’échapper à l’impôt et devient odieuse aux pauvres qui le paient.
À la mort de Louis XIV, on peut dire que la banqueroute de l’Église, de la noblesse et de la royauté, c’est-à-dire de toutes les puissances de l’Ancien Régime, est faite ou imminente.
La réaction aristocratique qui se produira alors (après 1715) ne fera qu’empirer les choses. Les nobles essaieront de reprendre le pouvoir, de noyauter la royauté et de la séparer de la bourgeoisie naissante à l’heure précise où cette dernière prendra conscience de sa supériorité intellectuelle, morale et économique. Ils chercheront pareillement à l’évincer de l’Église, mettant dans les évêchés et archevêchés, à la place des solides docteurs en théologie que la bourgeoisie fournissait à Louis XIV, leurs cadets frivoles et ignorants, des hommes de peu de zèle et de peu de foi. Du coup, l’Église cessera de compter parmi les forces intellectuelles du siècle ; et la royauté, confisquée par les égoïsmes de cour, cessera d’être une force dans la nation.
* Diffusion du rationalisme
Or Église et royauté avaient étroitement limité le champ d’application du grand principe proclamé par le 17e siècle : l’autorité de la raison. Ces digues rompues, il envahira tout. C’est sa permanence qui établit la continuité profonde des deux siècles : le 17e siècle l’a défini et le 18e le développera dans toutes les directions. Du juge souverain dans un domaine circonscrit, la raison deviendra subitement juge souverain dans tous les domaines : aucune question n’est plus intouchable, pas même la foi.
Il importe d’insister sur ce point, car la destruction du principe de la foi entraînera tout avec elle ; c’est sur ce point capital que le 18e siècle portera son effort. Dès la fin même du 17e siècle, le principe de la foi apparaît comme profondément miné par le rationalisme qu’il prétend endiguer ; ce travail préparatoire est surtout l’œuvre de Fontenelle (Histoire des Oracles, 1687) et de Pierre Bayle (Dictionnaire historique et critique, 1697).