Ce roman épistolaire à une voix exprime la passion de la marquise pour le comte, après qu’elle ait tenté d’y résister. Dans cet extrait, elle tente de mettre fin à leur relation naissante.
On peut orienter la lecture, comme fit peut-être Mme du Deffand (qui n'aimait pas Crébillon), en s’interrogeant sur le pathos sentimental (nous sommes dans le registre pathétique), à la mode vers la fin du 18e siècle. Les arguments de la marquise relèvent de l’art rhétorique de la persuasion.
« Ayez pitié de l’état où je suis. Si vous m’aimez, respectez-le ; ne me revoyez plus : que mon exemple vous serve à détruire un amour qui ne peut avoir que des suites funestes pour moi. Envisagez les malheurs qui seraient inséparables de notre commerce : la perte de ma réputation, celle de l’estime de mon mari : peut-être pis encore. Quelque épurés que soient nos sentiments, car je veux bien croire que les vôtres sont conformes aux miens, croyez-vous qu’on leur rende justice, et qu’on ne saisisse pas, avec malignité, l’occasion de me perdre dans le monde ? [….] L’unique moyen de me délivrer de tant de craintes est de m’éloigner de vous ; tant que nous serons dans le même lieu, je ne serai pas sûre de moi. Aidez-moi, je vous en conjure, à vaincre ma faiblesse. Vous voulez que je vous revoie encore ! dois-je m’y exposer ? Ce rendez-vous aura-t-il le succès du dernier ? Aurais-je encore assez de fermeté pour vous dire que je vous quitte ? Si vous m’en croyiez, vous ne me verriez pas. (…) Je serai à midi chez Madame de *** ; que de larmes cette journée me coûte ! ».
La marquise fait appel à certains arguments, évoquant notamment les risques d’une telle relation adultère, « les malheurs qui seraient inséparables de notre commerce ».
Mais elle joue davantage sur les sentiments de pitié du comte : elle emploie ainsi le champ lexical de la supplication (« Ayez pitié », « je vous en conjure », « Aidez-moi »), amplifie les éventuels risques par le vocabulaire employé (« suites funestes », « les malheurs »), use de questions rhétoriques en appelant directement à son destinataire (« Vous voulez que je vous revoie encore ! »), ou qui marquent son trouble (« dois-je m’y exposer ? », « Ce rendez-vous aura-t-il le succès du dernier ? », « Aurais-je encore assez de fermeté pour vous dire que je vous quitte ? »).
Le registre dominant est celui du pathétique (« que de larmes cette journée me coûte ! »), qui présente la marquise comme un personnage vulnérable (« ma faiblesse ») : il s’agit d’émouvoir le comte par l’énoncé de la situation désespérée dans laquelle se trouve la marquise.
CNED
Le CNED utilise un extrait de cet ouvrage dans le cadre de l'étude des registres et de l'objet d'étude Démontrer, convaincre, persuader, délibérer :
[Crébillon fils (1707-1777), Lettres de la marquise de M*** au comte de R***. Ce roman épistolaire à une voix donne à entendre la passion de la marquise pour le comte, après qu’elle eut tenté d’y résister. Elle tente ici de mettre fin à leur relation naissante.]
« Ayez pitié de l’état où je suis. Si vous m’aimez, respectez-le ; ne me revoyez plus : que mon exemple vous serve à détruire un amour qui ne peut avoir que des suites funestes pour moi. Envisagez les malheurs qui seraient inséparables de notre commerce : la perte de ma réputation, celle de l’estime de mon mari : peut-être pis encore. Quelque épurés que soient nos sentiments, car je veux bien croire que les vôtres sont conformes aux miens, croyez-vous qu’on leur rende justice, et qu’on ne saisisse pas, avec malignité, l’occasion de me perdre dans le monde ? (….) L’unique moyen de me délivrer de tant de craintes est de m’éloigner de vous ; tant que nous serons dans le même lieu, je ne serai pas sûre de moi. Aidez-moi, je vous en conjure, à vaincre ma faiblesse. Vous voulez que je vous revoie encore ! dois-je m’y exposer ? Ce rendez-vous aura-t-il le succès du dernier ? Aurais-je encore assez de fermeté pour vous dire que je vous quitte ? Si vous m’en croyiez, vous ne me verriez pas. (…) Je serai à midi chez Madame de *** ; que de larmes cette journée me coûte. »
Réponse proposée :
« Dans le texte de Crébillon fils, la marquise tente de pousser le comte à ne plus la revoir ; elle fait appel à certains arguments (elle évoque ainsi les risques d’une telle relation adultère, « les malheurs qui seraient inséparables de notre commerce »), mais joue davantage sur les sentiments de pitié du comte : elle emploie ainsi le champ lexical de la supplication (« Ayez pitié », « je vous en conjure », « Aidez-moi »), amplifie les éventuels risques par le vocabulaire employé (« suites funestes », « les malheurs »), use de questions rhétoriques en appelant directement à son destinataire (« Vous voulez que je vous revoie encore ! »), et qui marquent son trouble (« dois-je m’y exposer ? », « Ce rendez-vous aura-t-il le succès du dernier ? », « Aurais-je encore assez de fermeté pour vous dire que je vous quitte ? »). Le registre dominant est celui du pathétique (« que de larmes cette journée me coûte ! »), qui présente la marquise comme un personnage vulnérable (« ma faiblesse ») : il s’agit d’émouvoir le comte par l’énoncé de la situation désespérée dans laquelle se trouve la marquise. Le texte est donc davantage du côté de la persuasion. »
_ _ _ Fin de citation.
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