On avait déjà joué à Saint-Cyr une pièce de Mme de Brinon, la première supérieure, qui aimait les vers et la comédie. Mme de Maintenon la trouva très mauvaise. On joua ensuite Cinna qui eut assez de succès et Andromaque qui en eut trop. Ces demoiselles se prirent pour des comédiennes et devinrent trop frivoles. Mme de Maintenon décida de ne plus laisser représenter à Saint-Cyr des pièces profanes et s’adressa à Racin e. Dans ses Souvenirs, Mme de Caylus (nièce de Mme de Maintenon) raconte les origines d’Esther :
« Mme de Maintenon écrivit à M. Racine : « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque et l’ont si bien jouée qu’elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique, dont l’amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crut pas que sa réputation fût intéressée, puisqu’il demeurerait enseveli dans Saint-Cyr [ce en quoi elle se trompait ], ajoutant qu’il ne lui importait pas que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu’il contribuât aux vues qu’elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant. »
La pièce fut apprise et répétée sous la direction de Racine. Dans les Mémoires des dames de Saint-Cyr, se trouve rapporté, sur le mode hagiographique, ce banal incident qui se produisit entre Racine et Mlle de Maisonfort, qui jouait le rôle d’Élise :
« La jeune fille qui jouait Élise ayant un peu hésité à certains endroits de son rôle : « Ah ! Mademoiselle, lui dit Racine, lorsqu’elle rentra dans la coulisse, Mademoiselle, qu’avez-vous fait ? Voilà une pièce perdue ! » Elle, sur le mot de pièce perdue, croyant qu’elle l’était en effet par sa faute, se mit à pleurer. Lui, qui, avec tout son esprit, ne laissait pas de faire quelquefois des traits de simplicité, était peiné de l’avoir contristée ; et craignant comme elle devait retourner sur le théâtre, qu’il ne parût qu’elle avait pleuré, voulut aussitôt la consoler, et pour essuyer ses larmes, il tira son mouchoir de sa poche, et l’appliqua lui-même à ses yeux, lui disant des paroles douces pour la remettre, et que cela ne l’empêchait pas de bien achever ce qu’elle avait encore à faire. Malgré cette précaution, le roi s’aperçut qu’elle avait les yeux rouges et dit : « La petite a pleuré. » Quand on sut ce que c’était, et la simplicité de M. Racine, on en rit, et lui-même aussi, qui, n’ayant en tête que la pièce, avait fait cette action, sans penser le moins du monde à ce qu’elle avait de peu convenable. »
On peut sourire tant l’anecdote dégouline de bons sentiments mais l’incident est sans doute vrai et nous rend un tant soit peu l’atmosphère bienveillante qui devait régner à Saint-Cyr. Le grand Racine en personne faisant répéter ces demoiselles ! Le roi qui assiste aux répétitions ! Avec, un peu en retrait, Mme de Maintenon…
La représentation d’Esther à laquelle assista Mme de Sévigné et dont elle fit le récit dans une lettre à Mme de Grignan du 21 février 1689, fut la sixième et dernière. Elle eut lieu le 19 février 1689, la première ayant été donnée le 26 janvier.
Inspirée de l’Ancien Testament, la pièce Esther date de 1689 et met en scène le roi de Perse Assuérus qui, après avoir répudié la reine, épouse Esther, sans savoir qu’elle est juive. Elle apprend que le favori du roi a obtenu de lui un décret d’extermination du peuple hébreu. Au péril de sa vie, elle le persuade de renoncer à son dessein. Foi inébranlable des jeunes israélites dans le célèbre Chant de piété [1] à la fin du second acte qui réunit un grand nombre de pensionnaires. Mme de Maintenon ne peut qu’applaudir.
Autour du Livre d’Esther de la Bible, s’est forgée la légende d’une femme qui aurait accepté de se dévouer jusqu’au péché pour assurer le salut de l’homme aimé, légende qui court à propos de Mme de Maintenon et forgée par :
« Votre vie, Esther, est-elle à vous ?
N’est-elle pas à dieu dont vous l’aurez reçue
Et qui sait, lorsque au trône il conduit vos pas
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ? »
Là encore, gloire à Mme de Maintenon !
Et ne peut-on lire dans les vers suivants l'aveu public de son mariage avec le roi ?
« Hé, se peut-il qu’un roi craint de la terre entière
Devant qui tout fléchit et baise la poussière
Jette sur son esclave regard si serein
Et m’offre sur son cœur un pouvoir souverain ? »
Mme de La Fayette s’étonne du fracas produit par les premières représentations : « On y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas. Car il n’y eut ni petit ni grand qui n’y voulut aller, les ministres pour faire leur cour en allant à cette comédie quittèrent leurs affaires les plus pressées. » (Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 1689, Mercure de France, 1988). Et elle poursuit : « Ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent devint l’affaire la plus sérieuse du royaume. »
Une lettre de Mme de Sévigné du 11 février 1689 témoigne : « Mme de Caylus qui en [2] était la Champmeslé ne joue plus. Elle faisait trop bien, elle était trop touchante. » La première représentation d’Esther date du 26 janvier 1689 (Marguerite de Villette, nièce de Mme de Maintenon, y jouait Esther) et la dernière du 19 février.
On peut y voir une évocation du huis clos de la cour versaillaise. Marc Fumaroli soutient que Racine « par pure voyance poétique » (mais conseillé par Mme de Maintenon !) a su peindre l’intimité de la reine cachée, « l’ombre où Esther cherche un répit parmi ses femmes, la terreur solaire qui émane d’Assuérus. » On croit reconnaître Mme de Montespan sous les traits de Vashti et Louvois sous ceux d'Aman.
A la mort du roi, Mme de Maintenon s’ensevelit à Saint-Cyr. Racine se montre visionnaire en faisant dire à Esther :
« Et c’est là que fuyant l’orgueil du diadème
Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même
Aux pieds de l’Éternel je viens m’humilier. »
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Notes
[1] La musique est de Jean-Baptiste Moreau. Racine a le mérite de réintroduire les chœurs lyriques dans le drame.
[2] Mme de Caylus est la nièce de Mme de Maintenon. La Champmeslé est la grande tragédienne de l’époque.