La scène se passe à La Chevrette, propriété de Mme d’Épinay près de Montmorency. L’Ermitage, où elle logera Rousseau, est au bout du parc.
Lettre de Diderot à Sophie Volland du 15 septembre 1760
« … Nous étions dans le triste et magnifique salon, et nous y formions, diversement occupés, un tableau très agréable.
Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm (1) se faisait peindre et Mme d’Épinay était appuyée sur le dos dans la chaise de la personne qui le peignait.
Un dessinateur assis plus bas, sur un placet (2), faisait son profil au crayon. Il est charmant, ce profil ; il n’y a point de femmes qui ne fût tentée de voir s’il ressemble.
M. de Saint-Lambert (3) lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.
Je jouais aux échecs avec Mme d’Houdetot (4).
La vieille et bonne Mme d’Esclavelles, mère de Mme d’Épinay, avait autour d’elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur (5).
Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l’une à la main, l’autre au tambour.
Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.
M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de maison et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Mme d’Houdetot et lui-même se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j’ai même conçu qu’il avait quelque tort avec elle.
L’heure du dîner vint. Au milieu de la table était d’un côté Mme d’Épinay et de l’autre M. de Villeneuve ; ils prirent toute la pine et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces, ah ! mes amies, quelles glaces ! c’est là qu’il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.
Après dîner, on fit un peu de musique. La personne dont je vous ai parlé, qui touchait si légèrement et si savamment du clavecin, nous étonna tous, eux par la rareté de son talent, moi par le charme de sa personne, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et de son innocence. Les applaudissements qui s’élevèrent autour d’elle lui faisaient monter au visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit chanter ; et elle chanté une chanson qui disait à peu près :
Je cède au penchant qui m‘entraîne ;
Je ne puis conserver mon cœur.
Sainte-Beuve écrit dans ses Causeries du lundi à propos de Diderot : « Mme d'Épinay, aidée de Grimm, eut bien de la peine à l'apprivoiser chez elle ; elle méritait d'y réussir par la manière vive dont elle le goûtait : « Quatre lignes de cet homme me font plus rêver, disait-elle, et m'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. »
Remarque
Monsieur d'Épinay dut vendre la propriété de La Chevrette pour payer ses dettes et Mme d’Épinay reçut désormais ses amis (dont Diderot) dans un domaine plus modeste, La Briche (détruit en 1870), situé au beau milieu d’une nature quasiment sauvage. Pièces d’eau bordées d’herbes et de joncs, petit pont moussu à moitié en ruine, quelques plates-bandes et massifs de buis. Mais toujours des hortensias bleus et des roses blanches qui, comme à La Chevrette, servaient à orner la table...
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Notes
(1) Amant de Mme d’Épinay
(2) Petit siège qui n’a ni bras ni dossier (Littré). Le dessinateur, nous dit Grimm, est « un certain barbouilleur de la place Dauphine, nommé Garand. »
(3) Amant de Mme du Châtelet.
(4) Indifférente à Rousseau qui l’aime éperdument.
(5) Mme d’Épinay, alors âgé de trente-quatre ans, a un fils et deux filles.