1762 est l’année de la parution officielle du premier volume des planches et de la diffusion clandestine de la suite des volumes d’articles de l’Encyclopédie. En 1759 en effet, après la révocation du privilège de l’Encyclopédie, elle est condamnée par le pape, avec toutefois l’obtention d’un privilège pour les planches. Catherine II propose alors de poursuivre l’impression en Russie : « L’Encyclopédie trouverait ici un asile assuré contre toutes les démarches de l’envie », écrit-elle à Diderot. Celui-ci écrit à Voltaire qui l’en félicite en ces termes : « C’est un énorme soufflet pour nos ennemis que la proposition de l’Impératrice de Russie. » Mais Diderot décline l’invitation.
En 1765, sur la suggestion de Grimm - Diderot collabore à sa Correspondance littéraire, lue dans toute l’Europe éclairée -, Catherine II achète en viager la bibliothèque de Diderot (15 000 francs) et décide de lui verser une rente annuelle de 1 000 livres. Elle organise une campagne médiatique pour faire savoir son geste de générosité à travers l’Europe. Dorat compose une épître à Catherine II.
En 1766, la tsarine, en retard sur le versement de la rente à son « bibliothécaire » lui fait verser cinquante ans d’avance. En 1767, elle le nomme membre de l’Académie impériale des arts de Saint-Pétersbourg. En 1768, Diderot achète plusieurs tableaux de la collection Gaignat pour le compte de Catherine II.
Diderot part le 21 mai 1773 pour la Russie où il arrive après s'être arrêté trois mois en Hollande. Il arrive à Saint-Pétersbourg le 8 octobre. Dès lors, ils ont des entretiens quotidiens. Grimm écrit à un ami : « Il est cependant avec elle tout aussi singulier, tout aussi original, tout aussi Diderot qu’avec vous. Il lui prend la main comme à vous, il s’assied à ses côtés comme chez vous ; mais, en ce dernier point, il obéit aux ordres souverains et vous jugez bien qu’on ne s’assied vis-à-vis de Sa Majesté que quand on y est forcé. »
Catherine rapporte à Mme Geoffrin : « Votre Diderot est un homme extraordinaire ; je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires... J'ai été obligée de mettre une table entre lui et moi pour me mettre, moi et mes membres, à l'abri de sa gesticulation »
Il quitte la Russie le 5 mars 1774 et, après une nouvelle halte de six mois en Hollande, rentre à Paris en octobre 1774. Il ramène, entre autres, des échantillons de marbre de Sibérie ; en effet, le dauphin, duc de Berry et futur Louis XVI, s’intéresse aux sciences naturelles, notamment à la minéralogie. Angivilliers (surintendant des bâtiments du roi) a donc créé une collection de minéraux et cherche à l’accroître.
Voici la lettre que Diderot écrit à Sophie Volland le 30 mars 1774 de Hambourg, à son retour de Russie :
Hambourg, 30 mars 1774
« Je suis parti le 5 mars de Pétersbourg […]. Je serais retenu quelque temps en Hollande (1) par une commission de sa Majesté Impériale : c’est une édition française des Institutions des différents établissements (2) qu’elle a faits dans l’empire pour le bien et la gloire de ses sujets […] Mme Bouchard (3), vous en aurez menti par votre gorge, et si jamais un particulier a fait un voyage honorable et heureux, c’est moi.
J’ai vu la Souveraine, je l’ai vue tous les jours, je l’ai vue seul à seule, je l’ai vue depuis trois heures, toujours jusqu’à cinq souvent jusqu’à six.
J’ai été comblé de ses bontés.
J’aurais puisé dans son trésor si j’avais voulu, mais j’ai préféré à de l’argent mon franc-parler. Je n’ai pas voulu que les Russes disent que, sous prétexte de venir la remercier d’anciens bienfaits, j’en sois venu solliciter de nouveaux ; les Français, qu’au lieu d’entendre la vérité, ils entendaient la voix toujours suspecte de la reconnaissance.
J’ai osé lui prescrire des conditions, et elle y a souscrit.
J’ai demandé qu’elle fît la dépense de mon voyage, de mon séjour et de mon retour, et elle a dit : soit fait.
J’ai demandé à un de ses officiers qui me remît sain et sauf où je voulais aller, et elle a dit : soit fait.
J’ai demandé une bagatelle, mais une bagatelle dont tout le prix fût d’avoir été à son usage, et elle a dit, en souriant : soit fait.
Elle a ordonné une voiture où je pourrais être assis ou couché. Elle m’a déposé entre les mains d’un de ses officiers qui doit lui répondre de moi sur ses yeux.
La veille de mon départ, en présence de sa cour, elle a tiré de son doigt une bague qu’elle m’a fait remettre par son chambellan Nariskin à qui elle a dit tout haut : « Il a voulu une bagatelle et c’en est une ; il a voulu que cette bagatelle ait été à mon usage, et vous lui direz que je l’ai portée, je suis sûre qu’il en sera content « ; c’était son portrait.
Je vous dis ces détails parce que vous m’aimez et qu’ils vous feront plaisir.
J’en ai à vous dire pour tout le reste de ma vie ; c’est l’âme de César avec toutes les séductions de Cléopâtre (4).
À présent que je l’ai quittée, je vous avoue que je ne sais comment on s’en tire. Si vous croyez qu’on ait jamais donné à ses parents et à ses amis une plus grande marque d’attachement, c’est que vous ne la connaissez pas.
Si elle règne jusqu’à quatre-vingt ans, comme elle me l’a promis, soyez sûre qu’elle changera la face de son empire.
Si vous entendez quelque Français médire de la Russie, pensez que cet homme n’y a porté aucune qualité qui le recommandait soit à la Souveraine soit aux grands de la cour.
Comblé d’honneurs par la Souveraine, il n’y a sortes d’affabilités que je n’aie trouvées chez les grands. L’un entraînait peut-être l’autre.
Ce voyage que vous avez tous blâmé, à l’occasion duquel vous vos être servis de la main de Mme Bouchard pour me donner un bon coup de poignard, je ne voudrais pas pour la moitié de ma fortune ne l’avoir pas fait. Il me reste la satisfaction d’avoir accompli un devoir, et une puissante protection dans toutes les circonstances de ma vie. J’oserais presque vous dire que j’ai une souveraine pour amie. »
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Notes
(1) Diderot restera cinq mois à La Haye
(2) Il s’agit des Plans et Statuts des différents établissements ordonnés par l’Impératrice Catherine II, écrit en langue russe par le maréchal Betzki, ministre des arts, et traduit en français par M. Clerc (Amsterdam, 1775).
3) Mme Bouchard, qui fait partie de l’entourage des Volland, a particulièrement critiqué le voyage de Diderot.
(4) Diderot a déjà fait cette comparaison en présence de Catherine qui, dit-on, en est choquée.
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Une autre lettre de Diderot aux dames Volland (Sophie, ses deux sœurs et sa mère), écrite de La Haye en juin 1774 :
« Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait ; c'est un voyage très honorable. On m'a traité comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. C'est sous ce titre que je me regarde, lorsque, lorsque je compare les marques de distinction dont on m'a comblé avec ce que j'étais en droit d'en attendre pour mon compte. J'allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite ; et voici ce que je m'étais dit : « Tu seras présenté à l'impératrice ; tu la remercieras ; au bout d'un mois, elle désirera peut-être de te revoir, et elle te fera quelques questions ; au bout d'un autre mois, tu iras prendre congé d'elle et tu reviendras. » Ne convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg ?
Là, tout au contraire, la porte du cabinet de travail de la souveraine m'est ouverte, tous les jours, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre ; on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez ; et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moi-même que j'avais l'âme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves.
Ah ! mes amies, quelle souveraine ! quelle extraordinaire femme ! On n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus étroites à sa munificence ; il faudra bien qu'on m'en croie lorsque je la peindrai par ses propres paroles (1) ; il faudra bien que vous disiez toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Cléopâtre : la fermeté de l'un et les séductions de l'autre ; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'expression ; un amour de la vérité poussé aussi loin qu'il est possible ; la connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez de votre maison : je vous dirai tout cela, mais quand ? Ma foi, je voudrais bien que ce fût sous huitaine, car il en faut moins pour arriver de La Haye à Paris du train dont je suis revenu de Pétersbourg à La Haye, mais Sa Majesté Impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la souveraine a fondés dans son empire pour l'instruction de la jeunesse et le bonheur de tous ses sujets (2). J'irai le plus vite que je pourrai, car vous ne doutez pas, bonnes amies, que je sois aussi pressé de me restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me revoir. Sachez, en attendant, qu'il s'est fait quarante-cinq jours de beau temps de suite pour aller ; le second, cinq mois de suite dans une cour sans y donner prise à la malignité ; et cela avec une franchise de caractère peu commune et qui prête aux torquets ( ?) des courtisans envieux et malins ; la troisième, trente jours de suite d'une saison dont on n'a pas d'exemple, pour revenir, sans autre accident que des voitures brisées : nous en avons changé quatre fois. Combien de détails intéressants je vous réserve pour le coin du feu : Je commence à perdre les traces de vieillesse que la fatigue m'avait données ; il me serait si doux de vous retrouver avec de la santé que je me flatte de cette espérance. »
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Notes
(1) L'impératrice raconte qu'elle se place toujours derrière une table pour se défendre contre la gesticulation qui accompagne les propos de l'enthousiaste Diderot.
(2) Quand l'impératrice, après la mort de Diderot, prendra connaissance du manuscrit, elle s'élèvera contre l'esprit trop libéral du projet.
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En 1775, il envoie à Catherine II un Plan d’une université ou d’une éducation publique dans toutes les sciences. Il y cite l’ouvrage du botaniste Tournefort (1656-1708), paru en 1694, Éléments de botanique, ou méthode pour connaître les plantes, comme un livre indispensable à l’étude des sciences naturelles. Il suggère l'interdiction de l'enseignement de Plaute, Térence, Catulle et Ovide : trop d'humour ou allusions trop licencieuses... Diderot, être paradoxal, qui écrivit Les Bijoux indiscrets, s'adonne à la morale.
En dépit de son enthousiasme de façade pour la despote éclairée, Diderot émet en privé quelques bémols : « Du climat septentrional, ma prose ni mes vers ne diront jamais rien. Je serais un ingrat si j'en disais du mal, je serais un menteur si j'en disais du bien. » (Lettre à Mme Necker)
Mi-juillet 1784, Diderot emménage dans un bel appartement loué par Catherine II rue de Richelieu et y meurt le 31 du même mois, quatre mois après Sophie Volland, comme il l'a prédit.