Le courant libertin dans les romans est le prolongement de la littérature érotique ou paillarde de l’Antiquité à la Renaissance (Apulée, L’Arétin, Rabelais). Le roman libertin se veut délicat, suggestif, élégant et ne doit pas être confondu avec les romans obscènes « qu’on ne lit que d’une main », à la sexualité débridée. Il s’agit en somme de convaincre l’autre en privilégiant la dialectique, l’art du séducteur consistant à amener sa partenaire à accepter la loi du plaisir.
Littérature libertine et érotique, pour ne pas dire pornographique parfois ! On lit sous le manteau Thérèse philosophe (vraisemblablement de Boyer d'Argens, 1748), Le Portier des Chartreux (de Gervaise de La Touche, 1745) et son pendant féminin La Tourière des Carmélites, Margot la ravaudeuse (de Fougeret de Monbron) et Le Sopha, de Crébillon fils. Ajoutons Duclos (Les Confessions du comte de ***, 1741), Sade, Crébillon fils, Laclos, Vivant Denon, Restif de la Bretonne, Dorat (Les Malheurs de l’inconstance, 1772) Mirabeau (Le Rideau levé, 1786) et même Diderot. Quant à Montesquieu dans les Lettres persanes (1721), il propose des histoires assez lestes de sérail.
Diderot
Il s’est également essayé au roman libertin avec Les Bijoux indiscrets (1748), sa première œuvre romanesque, écrite sur le modèle oriental, fort prisé alors. Le sultan Mangogul ou Montgogul (en fait Louis XV ; la Pompadour est présente sous le nom de Mirzoza, maîtresse du sultan) reçoit du génie Cucufa un anneau magique dont il suffit de tourner le chaton pour que la dame à qui il parle lui confesse ses secrets, par l'intermédiaire de son sexe. Il s'indigne qu'Alcide fasse des apartés avec son mari, bien qu'ils soient mariés depuis plus d'une semaine car « ils avaient achevé leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer. » En ce siècle éclairé, les femmes ont des amants (et les maris des maîtresses) et une femme fidèle à un seul amant est considérée comme vertueuse. Les Goncourt, dans leur ouvrage Portraits intimes du XVIIIe siècle, remarquent : « Madame a un amant ? On demande qui il est ; la réputation d'une femme dépend de la réponse qu'on va faire. Dans le siècle où nous vivons, ce n'est pas tant notre attachement qui nous déshonore que son objet. » On se déconsidère par le choix de son amant. Quant à aimer son mari, c'est ridicule ! L'ouvrage est évidemment publié anonymement en Hollande.
Comme le dit Beaumarchais, « Boire sans soif et faire l'amour en tous temps, madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres bêtes. »
Sade finira en prison mais c'est le premier à mesurer la place du sexe dans l'inconscient, bien avant Freud, et à comprendre que jouissance et souffrance sont intimement liées. Il écrit : « On déclame contre les passions, sans songer que c'est à leur flambeau que la philosophie allume le sien. » Il dénoncera l’hypocrisie de ces romans galants dont les auteurs « enveloppèrent du cynisme, des immoralités, sous un style agréable et badin, quelquefois même philosophique, et plurent au moins s’ils n’instruisirent pas. » (Idées sur le roman). Il hisse l’obscénité au rang de philosophie avec Justine ou les infortunes de la vertu (1791) ou Aline et Valcourt (1795).
Dans Thérèse, l'auteur affirme : « La volupté et la philosophie font le bonheur de l'homme sensé. Il embrasse la volupté par goût, il aime la philosophie par raison. »
Pour les esprits bien-pensants, pornographie et philosophie sont le même poison : le libertinage des mœurs et celui de la pensée ne peuvent que saper les fondements spirituels et moraux de la société. Le gouvernement se doit de châtier les pornographes comme les philosophes.
Le genre évolue vers la grivoiserie avec Les Amours du chevalier de Faublas (1787-1790) et vers la séduction perverse et cérébrale avec Laclos et ses Liaisons dangereuses (1782).
Il semble que l’amour-passion décrit par Rousseau dans La Nouvelle Héloïse annonce le déclin du roman libertin qui ne survivra pas au 18e siècle.
(1) Sources : Dictionnaire du roman, Yves Stalloni, Armand Colin, 2006.