La poésie aristocratique et mondaine du siècle accorde aux femmes, dans les cours royales ou princières, dans les hôtels particuliers ou les salons, un rôle prépondérant. Les poètes se mettent au service de ces belles dames. La poésie sentimentale se mêle à la veine mythologique, héroïque et pastorale et constitue en outre un genre à part entière dont les modes d’expression sont variés : sonnets, stances, élégies ou chansons.
Ce genre est alors codifié. La thématique amoureuse emprunte à une tradition culturelle complexe où se combinent différents héritages : celui des élégiaques latins (imitations de Ronsard et de du Bellay), celui de la courtoisie médiévale, celui du néo-platonisme, du pétrarquisme (1) italien (renouvelé au tout début du siècle par Marino, voir infra) et celui du gongorisme espagnol (voir infra). De tout cet apport est née une véritable mystique de l’amour : la femme aimée, idéalisée et paré de toutes les perfections du corps et de l’esprit, est adorée comme une déesse par un amant passionné. Le poète déroule les variations obligées : il célèbre les yeux, la chevelure et les beautés de la dame ; il évoque la blessure d’amour, les rêves de la jouissance amoureuse ; il soupire ; il se plaint de la cruauté de la belle inhumaine ; il affirme sa fidélité. Le langage de ce culte est tout aussi rituel : la femme aimée est comparée à un astre, ses regards sont des traits meurtriers, l’amour et un poison ou une maladie.
Cette religion amoureuse finit par déboucher sur une métaphysique : la poésie se fait quête douloureuse et exaltée de la beauté, de l’amour et de l’absolu. L’amour impossible s’exorcise dans l’écriture : subtilités formelles, images, métaphores et pointes finales. L’Éros baroque se veut fils du désespoir et de l’art, tourmenté et raffiné à la fois.
Mais on note au fil des ans une évolution du goût vers plus de clarté, de simplicité et de naturel, une exigence de réalisme et de sérieux, bref une autre esthétique : la poésie exprimera alors les exigences de la sensualité, la volonté de conquérir la femme désirée et de ne pas endurer un joug humiliant, la nécessité de changer de maîtresse s’il le faut et le plaisir de cultiver l’inconstance.
On peut citer :
- « Je m’embarque joyeux » et « Puisque tu veux dompter », Abraham de Vermeil
- « Sur les yeux de Madame de Beaufort », Honorat Laugier de Porchères et « Êtes-vous un soleil ? », Jean-François Sarasin
- « J’ai fait ce que j’ai pu », Théophile de Viau
- « À la Belle Vieille », François Maynard
- « Stances à Marquise », Corneille
Marino ou le Cavalier Marin : le marinisme
Il séjourne en France de 1615 à 1622, à la Cour de Louis XIII où Marie de Médicis attire nombre de ses compatriotes. On y apprécie sa poésie voluptueuse et ingénieuse, son style savant caractérisé par l’abus des « concetti », pensées brillantes et affectées qu’il met à la mode. À cette préciosité-là (qui n’est pas celle de nos précieuses), on donnera le nom de marinisme. Un recueil d’idylles, La Sampogna, les vers de La Lira et surtout le long poème mythologique de L’Adone dont les vingt chants sont dédiés à Louis XIII, contribuent à sa réputation.
L’Adone raconte les amours de Vénus et du bel Adonis, mais ce thème n’est qu’un prétexte à l’accumulation d’images, d’expressions savantes, de métaphores élaborées, de digressions galantes, ces « extravagances [qui] rendent le monde beau. »
Dans l’extrait suivant, le poète établit une correspondance entre la reine des roses et Vénus, la reine de l’amour.
Rose sourire d’amour
« Rose sourire d’amour, créature du ciel,
Rose, mon sang t’a donné l’éclat du vermeil,
La nature s’enorgueillit de ta beauté,
De la terre et du soleil tu es l’héritière,
Les Nymphes et les bergers t’entourent de délices,
Les fleurs t‘honorent de ton parfum,
De la beauté suprême, tu as la palme,
Des fleurs, tu es la reine sublime,
Comme une impératrice superbe, dans sa gloire,
Tu trônes sur le flanc de ta colline natale,
Les brises caresseuses et voluptueuses,
Te courtisent, et t’admirent,
Une troupe de gardes d’épines
T’entourent, te protègent,
Et toi, fastueuse dans ta dignité royale,
Tu portes la couronne d’or et le manteau de pourpre... »
(L’Adone, Canto III)
Luis de Gongora ou le gongorisme
Cet auteur de sonnets recherche la baroque et le précieux à la fois à travers une expression figurée et savante. Le sonnet « Ah ! si l’Amour », relativement simple, s’inscrit fans la tradition pétrarquiste. Le voici :
Ah ! si l'Amour
Ah ! si l’Amour, parmi les plumes de son nid,
A pris ma liberté, que fera son audace,
Maintenant qu’en tes yeux, ô très douce maîtresse,
Il vole tout armé, si même il n’est vêtu ?
*
Or, il m’avait blessé parmi les violettes,
L’aspic qui, désormais, au sein des lis demeure ;
Égale était ta force au jour de ton Aurore
Et lorsque ton Soleil a parfait ta naissance.
*
Ma douloureuse voix saluera ta lumière,
Ainsi qu’un tendre rossignol, en sa dure
Prison, chante sa plainte, il est vrai, doucement.
*
Je dirai que j’ai vu les rayons couronner
Ton front ; et je dirai que ta grande beauté
Fait chanter les oiseaux et fait pleurer les hommes.
Le sonnet « Prison de nacre » fait songer à l’hermétisme de Mallarmé. Mais le prétexte est banal : une jeune fille a voulu retirer une bague de son doigt, elle s’est servie d’une épingle, elle s’est piquée et le sang a coulé.
Prison de nacre
Prison de nacre était articulée,
De ma constance lumineux émule,
Un diamant par art ingénieux
Également dans l’or emprisonné.
*
Or, Chloris, qui ne consent que son doigt
Soit de métal même précieux contraint,
Audacieuse un jour et impatiente,
Le rédima de son lien doré.
*
Mais hélas ! insidieux laiton menu
Dans les cristaux de sa main magnifique
En sacrilège boit un sang divin.
*
Moins fit la pourpre étinceler l’ivoire
Indien, et c’est en vain que sur la neige
L’Aube envieuse effeuilla des œillets.
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Notes
(1) Pétrarque (1304-1374), poète et humaniste italien, se rendit célèbre pour l’amour mystique qu’il porta à Laure de Noves (ci-dessus), morte prématurément et qu’il célébra dans son Canzoniere. Il eut de nombreux imitateurs, d’abord italiens puis français. L’Olive, de du Bellay, fut le premier « canzoniere » (suite de poèmes d’amour) de notre littérature. Le pétrarquisme est à la fois une forme d’amour platonique, spiritualisé, idéalisant la femme aimée et lui rendant un culte passionné, susceptible de déboucher sur un amour mystique et un art poétique privilégiant antithèses, métaphores, images, bref toutes les figures de style d’une préciosité confinant parfois à l’outrance.