I. Repas
La Palatine aura toute sa vie la nostalgie de ses cerises de Heidelberg : « Mon Dieu ! Combien de fois n’ai-je pas mangé des cerises sur la montagne à cinq heures du matin, avec un bon morceau de pain. J’étais plus gaie alors que je ne le suis présentement », écrit-elle le 12 septembre 1717.
La cuisine française lui déplaît : « Je n’aime pas le lapin. D’ailleurs, je préfère de beaucoup la cuisine anglaise à la française : je n’ai pu m’y faire. Je ne peux manger d’aucun ragoût, je ne prends ni bouillon ni potage ; je ne mange donc que d’un petit nombre de plats, du gigot, par exemple, du poulet rôti, des rognons de veau, du bœuf et de la salade. En Hollande, j’ai mangé aussi des œufs de vanneau, mais j’en mangeai tant que j’en dus rendre. Depuis lors j’en suis dégoûtée. » (24 juillet 1699)
Elle n’aime pas davantage le poisson : « Pour ce qui est du ratafia, on en prend parce qu’on mange beaucoup de poisson, qui fait mal à l’estomac. » (5 novembre 1701). « Je n’ai pas pu m’acquitter de la bonne œuvre de faire maigre, car je ne supporte pas de manger du poisson, et je suis tout à fait convaincue qu’on peut faire des œuvres plus méritoires que de se gâter l’estomac en mangeant trop de ce mets. » (30 mars 1704)
Que pense-t-elle du potager du roi ? : « Le roi n’a dans son potager aucun fruit exotique mais il a de bon fruit du pays. Je n’ai jamais vu d’ananas crus, je n’en ai vu que des confits. » (28 décembre 1704)
Elle ne supporte pas la solennité des repas : « Toute l’année je dîne seule, aussi me hâté-je autant que possible ; il n’y a rien de plus ennuyeux que de manger seule en ayant autour de soi vingt gaillards qui vous regardent mâcher et comptent les bouchées ; c’est pourquoi mon dîner, je l’expédie en moins d’une demi-heure. Le soir, je soupe avec le roi ; nous sommes cinq ou six à table ; chacun avale son affaire sans dire une parole comme dans un couvent ; tout au plus dit-on tout bas quelques mots à son voisin. » (3 février 1707)
Le chou restera sa grande passion :
Dans sa lettre du 6 mai 1700, la Palatine écrit, relatant un souvenir d’enfance : « J’avais avalé à peine trois bouchées qu’on tire tout d’un coup le canon placé sur la terrasse sous ma fenêtre, car un incendie s’était déclaré en ville. [...] Et moi, de peur d’être surprise en flagrant délit, jette ma serviette avec l’assiette et les choux au lard par la fenêtre. Je n’avais plus rien pour m’essuyer la bouche. J’entends des pas qui montent l’escalier de bois : c’était l’Électeur feu notre papa qui venait dans ma chambre pour voir où était l’incendie. Me voyant la bouche et le menton tout gras, il se mit à jurer : « Sacrément, Liselotte, je crois que vous vous graissez le museau ! » Je dis : « Ce n‘est que de la pommade pour mes lèvres gercées. » Papa dit : « Mais vous êtes sale. » J’éclatai de rire. La Raugrave montait aussi et traversa la chambre de mes demoiselles. Elle sortit en disant : « Ah, ça sent les choux au lard dans la chambre des demoiselles ! » L’Électeur comprit la plaisanterie et dit : « Voilà donc votre pommade de bouche, Liselotte ! » Voyant l’Électeur de bonne humeur, je confessai la chose. ». « Le plat que vous a fait cuire la princesse de Zollern, n’était-ce pas de véritable choucroute ? Je ne connais pas les choux blancs, mais, à en juger par ce que vous m’en dites, ça ne doit pas être mauvais. J’en voudrais bien. Je regrette que vous ne m’ayez pas énuméré les autres plats aussi : de lire ces choses, cela vous met en appétit […]. M. Fagon, le médecin du roi, trouve qu’avec les fruits, il vaut mieux boire de l’eau que du vin, car l’eau ne fait pas fermenter le fruit dans l’estomac. » (24 juillet 1707). « Couchez moi par écrit, je vous prie, la façon de préparer les choux rouges […].Je veux que mes cuisiniers tentent la chose […]. J’aimerais bien avoir aussi copie de la recette pour la choucroute. » (4 février 1714). « Hier, une bourgeoise de Strasbourg […] m’a fait cadeau d’un plat de choucroute avec du lard et un canard. Ce n’était pas mauvais, mais c’étaient des choux français qui ne valent pas de loin nos choux allemands, ils n‘ont pas assez de montant, et on ne les avait pas coupés assez menu : c’est qu’ici on n’a pas les couteaux qu’il faut pour cela. » (10 décembre 1715). « J’ai fait à manger à notre grande-duchesse une oie de la Saint-Martin, farcie de marrons et de raisins de caisse [de serre], mais à dire vrai, j’aime mieux les choux rouges et la choucroute. » (23 novembre 1719)
A la cour de France, la fourchette n'est pas toujours entrée dans les mœurs : « On avait par politesse appris au duc de Bourgogne et à ses deux frères à se servir de la fourchette en mangeant. Mais quand ils furent admis à la table du roi, celui-ci n’en voulut rien savoir et le leur défendit. À moi on ne me l’a jamais défendu, car de tout temps, je ne me suis servie, pour manger, que de mon couteau et de mes doigts. » (22 janvier 1714)
Dans les dernières années de sa vie, elle mange peu : « À mon souper […] je ne mange que les cuisses d’une jeune caille, le quart d’une laitue et cinq toutes petites pêches avec du vin de Bacharach [1] et du sucre. Immédiatement après avoir soupé et remonté mes montres, je me couchai […]. Le matin […], j’ai écrit à M. de Hartling pour le remercier de deux excellentes mortadelles qu’il m’a envoyées. Mme de Berry les a trouvées si bonnes qu’elle en a emporté les restes. » (28 juillet 1718)
Elle n'a jamais supporté le bouillon : « Je ne sais comment on fait les ragoûts français en Allemagne, mais ici l’on ne vous sert que du bouillon très fort que je ne peux souffrir, du poivre, du sel – tan qu’on n’en peut plus fermer la bouche – et beaucoup d’oignons et d’ail, le tout mêlé. » (7 janvier 1714). « Que je sois malade ou en bonne santé, de ma vie je ne prends de bouillon ni de potage […]. S.G. [Sa Grandeur] feu l’électeur notre père a failli me faire mourir un jour ; il croyait que c’était fantaisie de ma part ; il me contraignit durant un mois à prendre du bouillon tous les matins, et régulièrement je le rendais […]. J’en devenais faible et sèche comme une bûche. Le bon et honnête Polier [2] affirma à mon père que je ne pourrais pas l’endurer davantage, et l’on me donna en place du bouillon une bonne écuelle de soupe au vin ou de bouillie d’avoine au vinaigre […]. Quand je vins ici [en France], feu Monsieur, tout le monde, les médecins aussi, s’imaginaient qu’on ne pourrait vivre sans bouillon. Je racontais à Monsieur ce qui m’était arrivé à Heidelberg. Cela ne le convainquit pas : je dus tenter la chose : je rendis jusqu’à du sang. Alors Monsieur jura que de sa vie il ne l’exigerait plus de moi. » (1er janvier 1719)
Après la mort de Louis XIV, il faut dire adieu aux fruits du potager du roi : « Les abricots d’ici [3], je ne les trouve pas trop bons […] mais les pêches sont admirables. » (30 avril 1719)
Et bien sûr, rien ne vaut le gibier et poisson de son Palatinat natal : « Les lièvres du Palatinat sont sans comparaison meilleurs que ceux de ce pays-ci. Lorsque M. le dauphin en revint [4], il me dit : « Quand vous me disiez que vos lièvres et truites étaient meilleurs au Palatinat qu’en France, je croyais que l’amour de la patrie vous faisait parler ainsi, mais depuis que j’ai été au Palatinat, je ne puis plus manger ici ni truites ni lièvres et je vois que vous aviez raison. » (26 octobre 1719)
Elle nous informe su la coutume du gâteau des rois en France : « On ne donne pas la fève à la vierge Marie ; voici comment les choses se passent. On coupe autant de morceaux qu’il y a de personnes à table ; on apporte alors le gâteau tout coupé et l’on a un enfant qui distribue les morceaux. En l’apportant, on dit : Phibè ; l’enfant répond : Pour qui ? On répond : Pour le bon Dieu, et l’enfant tire un morceau ; ensuite on dit : Pour la sainte Vierge, et l’enfant tire un autre morceau ; puis on en donne un à la ronde à chacun de ceux qui sont à table. Si le bon Dieu a la fève, c’est le maître de maison qui est roi ; si c’est la sainte Vierge, c’est la dame du plus haut rang qui est reine de la maison. Jadis ce jeu donnait en France aux dames de la cour un grand avantage, mais le roi a aboli cette coutume. Du temps de Louis XIII encore, si une dame de la cour avait la fève et était reine, elle disposait des charges, quelles qu’elles fussent, qui venaient à vaquer dans les vingt-quatre heures. De là le proverbe qui dit que la fève porte bonheur. S’il n’y avait pas de charges vacantes, la reine demandait au roi des grâces qu’il devait lui accorder. Toutes ces cérémonies m’ont fait douter qu’on tirât la fève à Berlin ; peut-être cela s’est-il passé tout simplement comme on fait d‘ordinaire en Allemagne, c’est-à-dire en tirant des billets. » (25 mars 1706)
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Notes
[1] Vin réputé du Palatinat.
[2] Etienne Polier de Bottens, conseiller d’État de l’électeur Charles-Louis. Il fut précepteur de Madame, et l’accompagna en France en qualité d’écuyer.
[3] Château de Saint-Cloud, résidence officielle des Orléans avec le Palais-Royal.
[4] Après la guerre qui ravagea le Palatinat.
II. Boissons
La Palatine aime la bière et le vin mais déteste le café, le thé et le chocolat. A propos du café, elle écrit à sa soeur le 5 février 1711 : « Je regrette d’apprendre que vous vous êtes habituée au café : rien au monde n’est plus malsain. Je vois tous les jours des gens qui ont été forcés d’y renoncer, à cause des grandes maladies qu’il a causées. »
Elle avait écrit ailleurs : « Le café n’est pas aussi nécessaire aux ministres protestants qu’aux prêtres catholiques qui ne peuvent se marier, car il rend chaste. »
Elle écrira aussi : « Au café, je préfère une bonne soupe à la bière, mais c’est ce qu’on ne peut se procurer ici : la bière en France ne vaut rien. Un bon plat de choucroute et des saucissons fumés sont pour moi un régal digne d’un roi. Une soupe aux choux et au lard fait bien mieux mon affaire que toutes les délicatesses (café, chocolat, thé) dont on raffole ici. »
De son Palatinat natal, Madame, comme on appelait la princesse Palatine, ramène donc le goût de la bière et du vin mais ne fait jamais d'excès.
« Ici n’on ne peut pas boire de betterthel [1] : on a de trop mauvaises bières en France ; elle est fade et aigre au point qu’on ne peut la boire, car dans le temps j’ai voulu en goûter. Je me souviens fort bien comme j’en buvais à Heidelberg. » (14 mars 1697)
« Ici les cavaliers boiraient tout aussi bien avec les femmes de chambre qu’avec les demoiselles nobles, pourvu qu’elles fussent coquettes. Elles aiment à boire aussi, mais, à dire vrai, ce ne sont pas les servantes qui s’enivrent ici, mais bien les gens de haute lignée. » (28 janvier 1705)
« Je supporte très bien les vins forts, mais je ne les trouve pas agréables ; ne pouvant de ma vie prendre ni bouillon ni potage, il faut bien que je les remplace par des boissons ; je bois par conséquent moitie eau, moitié vin, du champagne, à trois ou quatre reprises. » (14 septembre 1710)
« J’espère que ce beau temps va nous donner de bon vin de Bacharach, car le vin du Rhin m’est prescrit pour la santé. Notre duc de Lorraine [son beau-fils] m’en envoie tous les ans une provision. » (21 juillet 1718)
« On n’a jamais mis du vin du Rhin dans le grand tonneau [2], simplement du vin du Neckar. Le bruit court que l’électeur [3] tend à chopiner […]. Je ne peux pas souffrir le Bourgogne, je n’aime pas le goût de ce vin et il me fait mal à l’estomac […]. Le vin de Bacharach [4] est incomparablement meilleur […]. Tous les vins qu’on importe […], on est obligé de les soufrer. » (14 août 1718)
« Mon fils est très gai. Il me racontait hier qu’en Espagne [5], les raisins muscats sont si forts, qu’ayant mangé une seule grappe il en est devenu tellement ivre qu’il est allé dans un couvent et, ne sachant plus ce qu’il disait, il a débité toutes sortes de fariboles aux nonnes, tellement qu’il en est tout honteux présentement encore. » (9 octobre 1718)
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Notes
[1] Bitter ale ou bière amère.
[2] Au château de Heidelberg de son enfance. Voir illustration ci-dessus.
[3] Le nouveau prince Palatin qui succéda à son père.
[4] Dans le Palatinat.
[5] Où le régent fit campagne lors de la guerre de Succession d’Espagne.